Voyages


Souvenirs d'un rêve passé

Troisième Partie

Il faisait maintenant grand jour sur la cité de Rosestror. A l'écart, dans les bois, deux personnages n'avaient cependant pas passé une nuit de rêve, malgré qu'ils aient réussi à se sauver des cachots du palais royal de ce royaume maudit où un imposteur avait le pouvoir. Kérézan, dans tous ses états, tentait de trouver une façon de sortir son traître de frère du pouvoir ou, du moins, de sortir sa bien-aimée Lara de ses griffes, en espérant qu'elle soit toujours vivante. Pendant ce temps, Clarence gambadait dans la forêt, respirant l'arôme des fleurs du printemps et écoutant les chants mélodieux des oiseaux dans les branches.

"Clarence! Ne pourrais-tu pas venir me voir un instant au lieu de t'amuser dans le bois? L'heure est grave, et tu le sais bien!
-Prendre le temps de vivre, toujours prendre le temps de vivre qu'il faut. Regarde cette nature qu'ont créée les dragons. Regarde-la comme elle est jolie...
-Mais Lara est toujours prisonnière de cet usurpateur et je me dois de reprendre ma place!
-Ouuuui! Mais cette Lara, qui est-elle, hum!
-Une femme...extraordinaire, dit Kérézan après un instant de réflexion. Elle est aussi haut-rêvante. Je l'ai connue au cours de mon voyage au travers des rêves, près du village de Cramonet. Elle a gagné mon coeur et, à cause de moi, elle a dû souffrir. Je me dois de la retrouver, même si ce n'était que pour me faire pardonner...
-Bien, bien. La magie est puissante et Clarence connaît tous les recoins du château. Clarence pourra la retrouver. Ouuuui! Mais tu dois aussi penser au pouvoir, au trône. Il faut reconquérir le trône.
-Mais comment? Il est puissant, Garunen, et il contrôle l'armée. Nous ne sommes que deux, et à deux, impossible de renverser le pouvoir une seconde fois.
-Mais lui, il était seul à l'époque, répliqua Clarence. Souviens-toi de la morale de notre conte: le gagnant des plus grandes batailles n'est pas toujours celui qui est le plus fort, mais bien souvent celui qui, par l'astuce et la ruse, réussit à déjouer son adversaire. C'est le moment d'appliquer ces très sages paroles!
-Comme me l'avait dit la chimère Furnitucilubilum lorsqu'elle nous a quittés, moi et Lara. Ça veut dire qu'elle savait très bien ce qui m'attendait ici. Autre chose: tu m'as dit qu'il y a une année que Garunen a pris le pouvoir alors que pourtant, il n'y a qu'un peu plus d'une semaine que je suis arrivé chez Tobbie Pleindastus, en provenance de Rosestror. Comment expliquer ce phénomène?
-C'est que tu as traversé une déchirure du rêve depuis. On pourrait aussi se poser nombre de questions à propos de ton existence que tu as oubliée et, pourtant, tu as gardé ton vocabulaire! Étrange et mystérieux est le rêve des dragons..."

Sur ces mots, Clarence retourna aux arbres et aux fleurs de la forêt, les inspectant l'un après l'autre. Kérézan, songeur, revint sur certaines des choses qu'avait dites Clarence.

"La morale de notre conte... Clarence, ne m'as-tu pas dit que tu étais maître des éléments?
-Pour sûr, ouuuui! Mais pour cela, je dois dormir de nuit afin de retrouver mes pouvoirs.
-Alors, je vais dormir tant qu'il fera jour pendant que tu feras le guet. Ensuite, c'est toi qui dormiras. Nous irons demain demander à la population si elle veut toujours de moi... Je crois que j'ai un plan..."

*
* *

"...et devinez qui est-ce que je vois en sortant de chez notre voleur de Samuel: le roi Mécènol, quatrième du nom en personne! Non mais c'qu'on peut imaginer saoul, pareil, hein!
-Gherart-le-Boîteux! Sale vaurien, j't'avais dit de ne plus mettre le pied dans mon auberge.
-Du calme, Samuel, notre bon aubergiste. C'est nous qui payons les consommations de Gherart, alors tu s'ras pas en-dessous de ton argent. En plus, y'a pas mieux que Gherart-le-Boîteux pour animer une soirée, alors sois gentil, d'accord?
-N'écoutez surtout pas ses bêtises cependant, dit Samuel. Vous savez bien qu'aussitôt qu'il aperçoit le goulot d'une bouteille de bière, Gherart perd tous ses moyens!
-Allons, continue ton histoire, Gherart, dit finalement une autre voix."

Oui, l'ambiance était très forte ce soir-là à "l'Ane Rieur". Une douzaine d'hommes étaient rassemblés pour écouter les récits loufoques de Gherart-le-Boîteux. Voyant qu'il ne pouvait rien faire pour le sortir de son établissement, Samuel n'espérait qu'une chose: que Gherart tombe saoul mort au plus vite avant que certains de ses clients n'en viennent à croire ce qu'il raconte. Comment réagiraient-ils s'ils savaient que le soir précédent, il avait vendu le roi Mécènol, de retour de on ne sait où, pour une centaine de deniers à Garunen A'as'senshak, celui qui avait tout changé dans le royaume, ne cessait d'augmenter les impôts et procédait à toutes sortes d'actes violents afin de satisfaire son esprit psychopathe? Tel que demandé, Gherart-le-Boîteux poursuivit son récit:

"Hé oui! Ce vieux radin de Samuel qui me lance hors de son auberge et v'là tu pas que j'atterris sur sa Majesté Mécènol IV, c'est fou hein? Y'avait une grande bosse mauve sur le crâne, mais je l'ai quand même reconnu. J'y ai dit: "Coudon, m'sieur le roi, on fait semblant qu'on a quitté le trône pour aller s'payer la traite chez Sam la nuit venue? Cré Mécènol, ratoureux...
-N'en mets pas trop, Gherart."

Kérézan, le roi Mécènol lui-même, venait de faire son entrée à "l'Ane Rieur". Bien que rester sur le pas de la porte et écouter les conversations était fort instructif, il y avait plus urgent à faire. Derrière le comptoir, Samuel aurait eu besoin de dix torchons comme celui de la veille pour essuyer sa sueur, lui qui se sentait littéralement fondre. Clarence fit finalement son apparition aux côtés de Kérézan.

"Alors tremblez, car je suis Clarence le Maudit.
-Et pourtant, j'en n'ai pas encore pris la moindre goutte, dit Gherart en observant le tonnelet de bière qui prenait toujours place au centre de la table. Alors vous êtes de retour, m'sieur le roi. Zavez fait bon voyage?
-Voyage. De quel voyage parlez-vous donc?
-A la recherche du Bramirdor en compagnie de Clarence le Maudit, dit l'homme qui avait précédemment défendu Gherart auprès de l'aubergiste. Garunen nous a dit que vous étiez comme fou et que, passionné par la légende du buvard que ne cessait de vous raconter Clarence, vous aviez décidé de retrouver ce pays afin de l'en débarasser du buvard et d'y être sacré héros. Tout le monde sait bien que ce n'est qu'un conte, et c'est pourquoi la population a bien ri de votre réaction. Garunen étant votre frère, il a dit que le titre de roi lui revenait de droit étant donné votre absence, même qu'il était persuadé que vous ne reviendriez jamais! Cependant, en vous regardant aujourd'hui, vous ressemblez à tout sauf à un fou (mais je ne parle pas de Clarence, pensa-t-il). Qu'en est-il au juste?
-Auparavant, dit Kérézan, dites-moi ce que vous pensez du roi actuel. Est-il bon pour vous?
-Non, sûr que non, poursuivit l'homme. Ma soeur a été arrêtée par l'armée il y a quelques mois. Je ne l'ai plus jamais revue depuis, et c'est arrivé à d'autres personnes aussi. De plus, les impôts ne cessent de grimper. Garunen a une telle passion de l'argent que plusieurs d'entre nous ont été ruinés et réduits à l'état de quêteux, même certains des plus travaillants! Heureusement, il n'a encore pas touché aux auberges et à la bière, c'est pourquoi nous nous rassemblons souvent entre amis ici, chez Samuel, pour oublier tous nos tracas. Nul doute que votre retour est la chose la plus souhaitable qu'il pouvait nous arriver."

Les autres personnes qui étaient dans l'auberge, à l'exception de Samuel qui tentait désespérément de se trouver une porte de sortie, manifestèrent leur approbation au récit de leur camarade.

"Comment vous appelez-vous, mon ami? demanda Kérézan.
-Darkin, sire.
-Hé bien, mon cher Darkin, les choses ne sont malheureusement pas aussi simples: c'est-à-dire que mon seul retour ne garantit pas que Garunen me laisserait le trône. Je vais vous expliquer."

Ainsi, pendant que Kérézan racontait son récit, Clarence, souriant, tenait à l'oeil Samuel, lui rendant un sourire plutôt amer...

*
* *

Oniros, le rêve, avait de nouveau couvert Rosestror du noir linceul de la nuit. Darkin, jeune officier royal à l'époque où Kérézan régnait encore sur la ville, connaissait bien les habitudes des gardes du chemin de ronde parcourant le mur d'enceinte qui sépare la cour intérieure du château de la ville elle-même. Au moment approprié, il lança son grapin sur le haut des créneaux pour ensuite franchir cette barrière. Kérézan et Clarence le suivaient de près.

"Et maintenant, qu'allons-nous faire? chuchota Darkin.
-Garunen nous dit à la chasse au buvard? Nous allons lui en rapporter un. Accompagne Clarence au puits du château, là, il créera une zone permanente où l'eau sera changée en air, d'où l'impossibilité pour Garunen et ses troupes de s'abreuver. J'ai dit à tes camarades d'alerter la population au lever du jour en leur disant que je suis de retour et qu'ils doivent ceinturer le château afin d'éviter toute fuite de la part de ses occupants. Garunen aura toujours mainmise sur l'armée pour se débarasser de la population mais avec ces femmes et ces enfants qui répondront assurément à l'appel, dont plusieurs sont même des membres de la famille immédiate des combattants de l'armée, ils n'oseront pas attaquer. Du moins, c'est un risque à tenter pour forcer le retour à l'ordre.
-J'aimerais vous assurer de mon appui, sire. Venez Clarence.
-Ouuuui!"

Les deux personnages disparurent dans la pénombre. Pendant ce temps, Kérézan surveillait les environs afin d'éviter d'être pris au piège, tout en pensant à sa stratégie. C'était un danger, d'accord, mais avait-il vraiment le choix? Il avait eu d'autres témoignages, à l'auberge, de personnes racontant des enlèvements qui avaient eu lieu ces derniers temps. Laisser son royaume en proie à un tyran de la sorte était inconcevable de toute façon. Lara aussi ne cessait de hanter son esprit. Avait-il causé sa perte? Kérézan était prêt à courir le risque qu'elle meure afin de sauver Rosestror et, par ailleurs, si jamais elle devait mourir lors de la manoeuvre, il s'était promis que cette bataille serait sa dernière.

Les pensées de Kérézan s'évanouirent soudainement lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur cette fameuse statue qu'il n'avait pas cessé de revoir dans ses songes: ce grand dragon bleu sombre au dos courbé, aux larges ailes déployées mais sans oeil droit puisqu'une gemme devait prendre place à l'origine dans l'orbite de cet oeil comme c'était le cas pour le gauche. Tout à coup, Kérézan fut pris de vertige alors qu'une image se formait juste devant lui. Comment était-ce possible? C'était Lara... Kérézan voulut la saisir dans ses bras, mais en vain: ce n'était qu'un reflet immatériel de sa personne.

"Doucement, Kérézan. Je suis trois étages plus haut, dans la grande tour à ta droite. J'ai invoqué ma présence pour te parler.
-Je suis désolé de tout le mal que j'ai pu te faire, tout à fait désolé...
-C'est bon, Kérézan, c'est bon. Je vais bien.
-Mais comment peux-tu...
-C'est le rêve, Kérézan. Nous vivons tous dans le rêve des dragons. Sa puissance est infinie!
-Parlant de rêve: depuis que la chimère Furnitucilubilum nous a emmenés ici, j'ai commencé à faire ces rêves dont tu m'avais parlé sur nos vies antérieures. Je me suis souvenu avoir discuté de commerce alors que j'étais marchand dans un pays qui m'est inconnu.
-C'est très bien. Ton obsédant souvenir de ton passé ici t'a quitté alors que tu descendais de l'échine de Furnitucilubilum. Tu pourras maintenant vivre tes expériences oniriques au maximum. Quant à moi, ne t'en fais pas. Mes pouvoirs me permettent de survivre et celui qu'on appelle le "Maître" a dit qu'il ne me tuerait pas. De là à savoir quelle idée il a derrière la tête... De toute façon, nous avons assez pris de risques comme ça.
-Attends Lara! Je voulais te dire à quel point je t'ai...
-C'est réciproque!"

L'image de Lara, un sourire radieux à la bouche, lui fit un clin d'oeil avant de se volatiliser. Kérézan resta muet pendant un instant. Lara était vivante, du moins, pour l'instant, et c'était assez pour lui donner la force de continuer. Le bruit causé par des pas rapides parvint aux oreilles de Kérézan, qui se mit à l'abri.

"Alors tremblez, car je suis Clarence le Maudit.
-Vite, dit Darkin en reprenant son souffle, le prochain tour de garde est pour bientôt! Il faut s'en aller!"

Le siège allait maintenant commencer...

*
* *

C'était maintenant le quatrième jour de siège au château de Rosestror. La réponse de la population avait été forte et immédiate puisque plus de huit mille personnes entouraient le mur de ronde jour et nuit. Comme prévu, des mouvements de troupe avaient eu lieu mais, malgré des ordres évidents d'attaque de la part de Garunen, personne n'avait osé attaquer car, si l'armée savait endurer les crises de violence de Garunen, elle ne voulait surtout pas causer un carnage au sein même de la population de la ville. Il ne restait plus qu'à attendre que cet usurpateur capitule, ce qui se faisait tout de même attendre. Darkin s'approcha de Kérézan, qui n'avait pas fermé l'oeil ces quatre derniers jours.

"Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit-on habituellement, sire.
-Je ne sais pas si cette maxime s'applique dans le cas de Garunen, mon cher Darkin. J'aimerais bien savoir ce qu'il mijote...
-Regardez! Un garde avec un grand parchemin vient d'apparaître sur les créneaux!"

En effet, un homme de forte taille, accompagné de deux clairons, venait de prendre place devant la foule. Manifestement, il désirait s'adresser à la population. Les clairons jouèrent quelques notes afin d'attirer l'attention des gens, eux qui répliquèrent en leur lançant de multiples objets hétéroclytes par la tête en le huant. Le messager prit tout de même la parole.

"Oyez! Oyez! L'honorable Garunen A'as'senshak a décidé de mettre en oeuvre la cérémonie de passation des pouvoirs célébrant le retour de Mécènol IV dans une heure précise. Le tout aura lieu dans la salle du trône. Maître A'as'senshak tient à rappeler qu'il n'attendait que le retour de son frère pour lui redonner tous les privilèges de roi de Rosestror. Il dit ne pas comprendre, ni avoir souhaité les derniers événements. Il profite d'ailleurs de l'occasion pour souhaiter la bienvenue à messire Mécènol. Oyez! Oyez!
-Il veut s'en sortir la tête haute, ça crève les yeux, dit Darkin.
-Je crois plutôt qu'il y a une ruse derrière tout ça... Darkin, vous m'accompagnerez avec Clarence et nos meilleurs éléments. Allons à cette rencontre, bien que j'aie un mauvais pressentiment...

*
* *

Le tapis rouge avait été déroulé pour l'occasion. Gravissant petit à petit les marches qui les séparaient de la salle du trône, Kérézan, Clarence, Darkin et dix autres personnes fortement armées se rendaient au rendez-vous fixé par Garunen. Ils franchirent finalement la porte menant au trône. Aussitôt entré, Clarence, tel un singe, grimpa aux rideaux faisant office de tapisserie pour aller s'installer sur le grand chandelier qui était suspendu au plafond. Garunen était là, seul, attendant au fond de la pièce, aussi défiguré qu'avant et toujours vêtu des mêmes riches étoffes.

"Vous voici, frère, dit Garunen. L'armée ne m'obéit plus, vous m'avez donc vaincu. Je rends les armes."

La porte s'ouvrit à nouveau. C'était Lara. Habillée de cuir, elle semblait ne pas trop savoir que faire. Deux gardes l'escortèrent devant la troupe de Kérézan, pour la laisser seule. Après que les deux gardes aient quitté la salle, Garunen se retourna pour prendre un fourreau contenant l'esparlongue que Lara avait jadis offerte à Kérézan. Il reprit la parole.

"Et comme symbole de ma défaite, voici justement cette esparlongue que je vous avais prise. Je la lègue ainsi à celle que j'avais moi-même énormément fait souffrir sur les lieux mêmes de l'actuelle cérémonie."

Jusqu'à maintenant, tout se passait bien, mais Kérézan doutait tout de même de la sincérité de Garunen. Alors que Lara allait prendre l'esparlongue qui était toujours dans sa gaine, Kérézan crut entendre Clarence chuchoter juste au-dessus de lui: "Pas bon, ça. Pas bon." Garunen mit un genou au sol en tendant l'arme à Lara. Cette dernière la prit, se retourna après s'être éloignée de Garunen, puis la sortit de son fourreau en la levant au ciel en signe de victoire. Ceux qui accompagnaient Kérézan applaudirent cet acte pendant un moment, mais Lara avait de nouveau perdu son sourire en se dirigeant vers son compagnon, la pointe de la lame en sa direction.

"Il me semble t'avoir déjà dit de ne plus recommencer ce petit jeu, Lara. Pas maintenant, ça ne m'amuse guère..."

Lara prit un élan et la lame passa tout près de la gorge de Kérézan alors que Clarence criait:

"Garunen a inscrit le cauchemar dans cette arme et dirige l'âme de Lara qui doit maintenant te tuer, ouuuui!
-Et elle n'est pas seule!", répliqua Garunen.

Les rideaux se déchirèrent. Derrière eux avaient pris place quantité de créatures immondes à base de cadavres humains. Eux dont l'état de décomposition était plus ou moins avancé selon le cas, les monstres se jetèrent sur tous les membres de la troupe. Alors que Lara, les yeux injectés de sang, continuait de poursuivre Kérézan dans une scène d'un chaos le plus total, Darkin, voyant l'un des zombis, s'écria, comme hystérique:

"Ma soeur, c'est ma soeur!"

Le sang coulait de nouveau sur le plancher de la salle du trône pendant que le gigantesque chandelier et son occupant s'écrasaient avec fracas sur le sol...

*
* *

Une seconde fois, la voix de Kérézan pouvait être entendue dans les geôles du château de Rosestror.

"Il a eu la même idée que nous, ce Garunen: nous opposer à des êtres qui nous sont chers. Voilà la raison de tous ces enlèvements.
-Il devait ne plus avoir confiance en l'armée qui, elle-même, n'avait plus confiance en lui, ouuuui! railla Clarence en frottant ses ecchymoses avec une herbe médicinale quelconque.
-Je crois que Darkin vient."

En effet, Darkin venait. C'est d'ailleurs en traînant Garunen par le cou qu'il fit son entrée dans le donjon. Clarence, Kérézan et quelques-unes de leurs connaissances à Rosestror l'attendaient tout près des oubliettes. Un grand bracelet de métal était au poignet gauche de Garunen, dont le regard était vide de tout sentiment. Le scribe royal, que Kérézan avait eu l'occasion de revoir lors de sa première rencontre avec Garunen, suivait.

"Retirez-lui son bracelet, ensuite, vous le ferez basculer dans ce trou. J'ai en horreur de tuer des gens. Comme ça, il devrait être incapable de nous nuire, d'autant plus que l'armée a vraiment changé d'opinion à son sujet."

Le bracelet fut ôté puis Garunen fit un vol plané vers le fond des oubliettes, sans bruit. Le scribe rendit le bracelet à Kérézan, qui l'observa un instant. Une gemme rouge grosse comme le poing était fixée sur son devant.

"L'effet est irréversible, dit le scribe. Garunen m'a souvent parlé de cet objet, puisqu'il me racontait tout pour me narguer. Il dit avoir emprisonné du rêve dans la gemme afin de donner à l'objet un pouvoir magique, soit celui d'effacer tous les souvenirs dans l'esprit de celui qui le porte. Quant à savoir en quoi consiste au juste cette technique menant à la fabrication d'objets magiques, c'est la science des haut-rêvants, et cela échappe à mon intelligence."

Une fois de plus, on venait. C'était maintenant Lara qui arrivait, arborant une vilaine bosse sur le crâne, séquelle de la chute du chandelier et de Clarence sur sa tête alors que l'arme créée par Garunen la contrôlait. Kérézan se précipita vers elle.

"Tu vas mieux maintenant?"

Lara hésita un instant en jouant dans les cheveux de son compagnon jusqu'à ce qu'elle tombe à son tour sur la bosse de Kérézan.

"Ce qui est sûr, c'est que nous avons un nouveau point en commun..."

C'est sous les applaudissements nourris de tous les présents que les deux tourtereaux s'embrassèrent tendrement...

*
* *

Tobbie Pleindastus retourna à sa terre en flattant son gros chat roux. Elma l'attendait derrière la maison.

"Dommage qu'il soit parti, ce cher Kérézan, je le trouvais sympathique.
-Ouais! C'était quequ'un d'correct... Mais regarde, mariole! Des groins!"

Là-bas, dans le champ, trois créatures humanoïdes avec une figure rappelant celle du porc s'approchaient de la ferme. Ils furent tout à coup couronnés d'une lueur jaune et reçurent sur la tête une cage de métal tordue, suivie peu de temps après d'un étrange personnage aux traits particulièrement amochés. Deux groins fuirent les lieux pendant que le troisième se défoulait sur le pauvre personnage tombé des airs jusqu'à ce qu'il ait poussé son dernier soupir. Il prit finalement la clé des champs lorsqu'il vit que ses compagnons l'avaient abandonné. Le chat roux ronronnait toujours dans les mains du vieux Tob.

"C'est c'que j'disais. Le monde est bizarre!"

*
* *

"Comment vivez-vous le second anniversaire de votre retour au pays, mon cher Mécènol? demanda Lara.
-Heureusement que je me sais éveillé, parce que je n'y croirais pas!", répondit Sa Majesté le roi de Rosestror en entonnant un air au violon.

Mécènol, qui avait repris son nom d'origine, et Lara observaient tranquillement leur fils premier-né qui dormait dans un berceau. Ils l'avaient appelé Kérézan en souvenir de l'incroyable aventure qui leur était arrivée. Et c'est alors que là-haut, à un endroit que même la chimère Furnitucilubilum ne peut atteindre, les Dragons se retournaient afin de sombrer dans un sommeil profond, que tout en bas, sous le regard écarlate d'une statue de dragon, une jeune âme rêvait. Dans ses rêves, elle était une personne mauvaise, défigurée et dotée de riches étoffes, qui chassait son frère du trône vers un autre rêve...

Fin

[ Première partie | Seconde partie ]

Crédits
Martin Savard

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