Voyages


Souvenirs d'un rêve passé

Seconde Partie

Le soleil se couchait sur ces terres aux allures tranquilles. Puis, soudain, un grand vrombissement en provenance du ciel vint secouer tous les éléments de ce paisible paysage. La chimère Furnitucilubilum venait de faire son entrée dans ce monde, ce rêve où les gens se couchaient à peine. Après avoir plané pendant quelques instants, elle se posa dans une clairière entourée d'arbres majestueux au centre de laquelle passait un sentier. Reprenant peu à peu leurs esprits à la suite de cette horrible sensation ressentie lorque Furnitucilubilum avait traversé les rêves en déchirant le ciel à toute vitesse, Kérézan et Lara descendirent de l'échine de la créature. Retournant pour une dernière fois la tête vers eux, celle-ci s'adressa aux deux voyageurs en ces mots:

"Vous voilà de retour chez vous, mon cher Kérézan. Je vous souhaite d'heureuses découvertes et surtout n'oubliez pas vos très sages paroles..."

La chimère avait dit ces derniers mots avec un sourire on ne peut plus énigmatique. Après que Kérézan et Lara aient enterré la créature d'une kyrielle de remerciements, elle fit quelques pas vers l'autre extrémité de la clairière puis s'envola vers on ne sait quel autre pays mystérieux... Kérézan eut tôt fait d'oublier la dernière phrase dite par Furnitucilubilum en se jetant au sol, palpant la terre et respirant l'air à pleins poumons.

"Cette terre... Ces arbres... Cet air... Que de souvenirs refoulés au plus profond de mon être dont j'essaie de rattacher les bribes... Pourtant, outre ce que j'ai su par mes rêves, je ne me souviens toujours de rien d'autre... Le dragon! Lara, où est la statue de dragon?
-Je ne peux te répondre, Kérézan. Les chimères ne rapportent pas toujours leurs cavaliers directement à l'endroit où ils désiraient se trouver, mais c'est peut-être notre jour de chance! Alors que nous étions sur son dos, j'ai cru apercevoir une importante cité un peu plus au nord, là-bas. Un grand château s'y trouvait et, dans la cour de celui-ci, une grande statue représentant un dragon prenait place. C'est peut-être le même que dans tes rêves, ne sais-t-on jamais...
-Rendons-nous à cette cité. Là, nous essaierons de trouver une maison de voyageurs ou encore une auberge afin de nous y reposer et nous pourrons commencer notre exploration de la région dès demain.
-C'est donc un nouveau départ!" dit Lara en saisissant le bras de son compagnon de route.

Ils prirent le sentier vers le nord alors qu'au-dessus d'eux, la chimère Furnitucilubilum disparaissait dans le firmament des étoiles.

*
* *

Après une bonne heure de marche, Kérézan et Lara atteignirent la cité que la demoiselle avait aperçue auparavant. Malgré le fait que la nuit n'était pas très avancée, l'ambiance qui régnait dans la ville était très calme. Quelques vagabonds erraient çà et là, fouillant tous les recoins, probablement en quête de nourriture. Il restait encore une demeure éclairée sur laquelle on pouvait lire "Auberge de l'Ane Rieur". Sans tarder, les deux camarades se dirigèrent vers la porte ouverte d'où provenaient encore des voix. Puis, ils entendirent un homme crier de l'intérieur: "Va-t-en, espèce de va-nu-pieds. Tu reviendras lorsque tu auras de quoi me rembourser tout ce que tu me dois!" C'est alors qu'un personnage sortant de l'auberge fit un vol plané vers Kérézan en le bousculant au passage. Ne s'excusant même pas, l'homme à l'haleine saturée d'alcool secoua ses vêtements poussiéreux en riant.

"Le rembourser! Hé! Il pense vraiment que je vais trouver quelques pièces de monnaie alors que je peux encore exploiter au maximum les autres taverniers de la région? Ben quin, un autre cinglé..."

En se redressant, le regard découragé de Kérézan croisa celui de l'homme qui s'arrêta net. Le sourire avait complètement quitté la figure de ce dernier. Observant chacun des traits du visage de Kérézan pendant un bon moment, l'ivrogne se retourna vers sa bouteille, puis la lança à bout de bras avant de déclarer:

"Mph! Aurais-je trouvé mon homme pour avoir des pièces de monnaie? Sacrée bière..."

Puis l'homme partit, non sans faire quelques tours sur lui-même, et disparut dans une ruelle située à proximité.

"Un autre cinglé, dit Kérézan en tentant d'imiter l'étrange personnage. Mais c'est qu'il était complètement fait celui-là!
-Ne t'en occupe pas, répliqua Lara. Allons plutôt nous prendre une chambre dans l'auberge. Si ça continue, je crois que je vais m'endormir sur le pavé."

Se remettant enfin sur deux pieds, Kérézan alla cogner à la porte de l'auberge. Ce n'est qu'après plusieurs secondes que l'on vint répondre aux deux voyageurs.

"Il me semble t'avoir dit que... Haaaaaaaaa!"

L'aubergiste tomba à la renverse, comme terrassé. Reprenant ses esprits en se frottant les yeux, il leva le regard vers les deux voyageurs qui, bouche bée, se demandaient plus que jamais dans quel pays de fous ils avaient abouti. C'était maintenant le tour de l'aubergiste de se relever et de se dépoussiérer, pour ensuite faire signe d'entrer aux deux visiteurs, l'air peu assuré.

"Pardonnez-moi, je m'attendais à voir quelqu'un d'autre à la porte, c'est tout. Vous prendrez bien une chambre, je suppose? A moins que vous n'en preniez deux?"

Kérézan regarda Lara dans les yeux un instant. Cette dernière prit doucement la main de Kérézan, qui dit: "Une chambre, avec deux lits cependant."

"Bien, ce sera huit deniers, repas du matin compris. Voici donc votre clé, et je vous souhaite une bonne nuit."

Lara sortit d'une de ses poches un pièce de dix deniers et l'aubergiste lui rendit la monnaie. Elle laissa les deux pièces de retour à Kérézan, qui était sans le moindre sou, puis, pointant l'escalier qui menait au second étage, dit:

"La chambre est bien par là, je présume?
-Oui oui! dit l'aubergiste cherchant un linge dans ses armoires. Encore une fois, faites de beaux rêves!"

Kérézan et Lara gravirent peu à peu l'escalier alors que la demoiselle riait de bon coeur de l'embarras qu'avait ressenti Kérézan alors que l'aubergiste lui avait demandé "une chambre ou deux?". Aussitôt qu'ils eurent disparu dans le corridor du deuxième étage, l'aubergiste se servit de la guenille sur laquelle il avait mis la main pour essuyer son front, qui transpirait abondamment.

"Bon, eh bien je crois que je sais ce qu'il me reste à faire", se dit tout bas l'aubergiste.

C'est alors que Kérézan et Lara se préparaient à s'offrir un repos bien mérité que, dans la noirceur de la nuit, un petit être quittait l'auberge de "l'Ane Rieur", lui qui semblait ne pas vraiment avoir envie de s'amuser ce soir-là.

*
* *

Enfin une nuit sans cauchemar, pensa Kérézan. Le lit était confortable à souhait, l'air était bon et, enfin, il se sentait chez lui! Une main vint tranquillement lui caresser la joue... C'était Lara qui venait le rejoindre? Tant mieux. Il en était devenu éperdument amoureux et cela le rendait tellement mal à l'aise qu'il n'osait lui dire. Ouvrant tranquillement les yeux afin de pleinement savourer toute la plénitude de ce moment, la main fit tout à coup un geste brusque qui lui bloqua irrémédiablement la bouche. Lara était ligotée et emmenée hors de la chambre par deux gardes fortement armés et, tout autour du lit, quatre autres gardes pointaient leurs lances en direction de la poitrine de Kérézan alors qu'un autre garde, qui lui tenait la tête de ses deux mains, lui dit:

"Un seul mot et je te casse le cou. Tu vas tranquillement nous suivre alors qu'il fait encore nuit. Nous sommes autorisés à te transpercer de nos lances si tu nous crées le moindre problème, alors, fais bien attention de ne pas nous énerver, salaud."

En guise de cauchemar, c'en était maintenant un tout éveillé que vivait Kérézan.

*
* *

Brassé d'un côté puis de l'autre, Kérézan fit finalement son entrée dans le palais royal qui prenait place en plein centre de la cité, Lara le précédant de peu. Les rues étaient calmes à cette heure de la nuit, si bien que très peu de gens purent assister à l'événement. Ceux qui se risquaient à observer la scène étaient d'ailleurs rapidement retournés chez eux. Après avoir monté plusieurs escaliers et traversé nombre de corridors, les gardes et leurs deux prisonniers atteignirent enfin la salle du trône, éclairée par plusieurs torches mais qui revêtait tout de même un aspect plutôt lugubre. C'est là qu'attendait un homme de forte taille sur le siège qui revient habituellement de droit au roi. L'homme en question restait dans l'ombre de la pièce, ce qui n'empêchait cependant pas de remarquer à quel point il portait des vêtements richement décorés de pierres précieuses de toutes sortes. A ses côtés, prenait place l'aubergiste qui avait accueilli Kérézan la journée précédente. C'est d'ailleurs lui qui prit la parole en premier:

"Ce sont eux, maître. Je l'ai reconnu tout de suite à son visage, cet ignoble...
-Bien, trancha l'homme qui restait dans l'ombre tout en pointant un scribe assis sur un siège près de l'un des murs de la pièce. Payez-le, et ensuite, vous ficherez le camp d'ici, très cher."

L'aubergiste ne se fit pas prier pour quitter la pièce, muni d'une bourse bien garnie que lui avait tendue le scribe. Kérézan put d'ailleurs remarquer que celui-ci, au regard triste, le fixait intensément et avait un énorme boulet attaché au pied. L'homme richement vêtu s'avança tranquillement dans la lumière des torches alors qu'un garde s'affairait à débarasser Kérézan du bâillon qu'on lui avait mis dans la bouche. Lara, quant à elle, était toujours ligotée et bâillonnée tout près de lui, deux gardes la tenant en position debout. Bien qu'elle tentait de garder son calme, la peur se lisait facilement sur le visage de Lara, poussant de petits cris plaintifs. Le visage de l'homme qui sortait de l'ombre fut enfin visible, lui qui était admirablement bien défiguré. Un garde s'avanca vers lui, tenant une arme à la main.

"Nous avons retrouvé cette arme dans leur chambre.
-Une magnifique esparlongue, laissez-la moi, dit l'homme. Comme ça, on vient nous rendre visite!
-Qui êtes-vous? répliqua un Kérézan agacé par tant de mystère.
-Appelez-moi, en toute humilité, "Maître", c'est entendu?
-Vermine, peut-être, oui!"

L'un des gardes ficha un coup de poing dans les côtes de Kérézan, qui resta plié en deux par la douleur pendant plusieurs secondes. Ce ne fut cependant pas assez pour lui faire regretter ses paroles.

"Et comment as-tu fait pour quitter les oubliettes, pourrais-tu me le dire? Réponds!
-Je ne sais absolument pas de quoi vous voulez parler, maître de pacotille.
-Il me semble malheureusement que votre éducation soit toujours à faire, dit le "maître" en allant chercher un fouet accroché à un crochet situé derrière le trône.
-Les marques de fouet sur mon dos, c'est donc vous...
-On réalise des choses petit à petit. Nous allons maintenant t'apprendre la politesse.
-Je ne crains pas les coups de fouet.
-Toi, d'accord, mais elle, dit l'homme en pointant du doigt Lara, affolée par ces dernières paroles.
-N'y touchez pas, je vous en supplie...
-Vois-tu, un coup sur elle en vaut cent sur toi. Allons, dégagez-moi son dos de tout vêtement."

Les gardes s'affairèrent donc à préparer la jeune femme, commençant par lui ôter ses liens, pour ensuite déchirer sa robe jusqu'à ce que son dos soit tout à fait découvert. Lara pleurait amèrement à chaudes larmes. Kérézan, quant à lui, prenait de grandes respirations afin de calmer son coeur qui battait à tout rompre. Maintenant, il regrettait.

"Enlevez aussi le bâillon, dit le maître. Je veux que l'on puisse entendre chacun de ses cris pour qu'ils puissent déchirer l'âme de notre ami... Kérézan m'a-t-on dit?"

Les poings attachés à une corde suspendue au plafond, le maître sortit petit à petit son fouet puis, sans crier gare, en flanqua un coup sur le corps de la demoiselle qui hurlait de terreur. Puis suivit un second coup, et un troisième... Le sang glissait tranquillement le long du dos nu de la jeune femme. Pendant ce temps, le maître riait et riait encore. A chaque fois qu'il sentait la pression redescendre, un autre coup de fouet suivait, cris, pleurs et rires se poursuivaient alors. Vint le moment où, dépourvue de toute force, Lara se laissa tomber, ses poignets la gardant en position grâce à la corde qui y était rattachée. Elle concentrait maintenant toutes ses énergies à respirer. L'homme s'approcha alors d'elle et ne se gêna point pour la caresser, que ce soit son visage, son cou ou encore ses plaies...

"Et maintenant, comment est-ce que je m'appelle? dit-il finalement.
-Maître, dit Kérézan, vous vous appelez maître. Je suis désolé, Lara. Je n'ai pas d'excuses...
-Bien, dit-il. Voilà qui est sage. Maintenant, emmenez-le aux cachots. Nous en reparlerons demain.
-Un instant, cria Kérézan qui se faisait reconduire par les gardes, mais de quel tort m'accuse-t-on à la fin!"

Le maître se rapprocha de la jeune femme. Relevant ses cheveux, il l'embrassa avec force, Lara étant trop faible pour résister. Puis, il s'en éloigna quelque peu avant de dire:

"Vous êtes tout de même une très jolie femme... Scribe, venez l'habiller et nettoyez cette marre de sang, ça fait malpropre dans une salle du trône."

Le maître sortit l'esparlongue et trancha la corde qui tenait attachée la jeune femme qui ne put que s'écrouler au sol. Visiblement attristé par ce qui venait de se passer, le scribe tituba en direction de Lara, déchirant sa propre chemise afin de panser ses blessures. Riant plus fort que jamais, le maître descendit tranquillement les marches menant hors de la salle du trône, ayant satisfait, selon ses goûts, sa soif de mal.

*
* *

C'est dans les profondeurs du palais royal que l'on menait maintenant Kérézan. Manipulé sans aucun égard sur sa personne, il fut jeté à bout de bras par les gardes qui le traînaient au cachot. Recroquevillé sur lui-même, Kérézan n'avait qu'une seule envie: pleurer... pleurer parce que tout s'écroulait autour de lui: il était emprisonné sans en savoir plus sur son passé et Lara, sa bien-aimée, était elle aussi prisonnière de ce personnage si égocentrique qu'il tenait à se faire appeler le "Maître". Peut-être même qu'elle lui en voulait puisqu'elle avait été battue par sa faute, à moins qu'elle ne soit morte à l'heure qu'il est... Finalement, renoncer à sa vie antérieure aurait probablement été la plus sage décision à prendre. Bien vite cependant, Kérézan put comprendre qu'il n'était pas le seul à être gardé dans ces cachots, une voix basse et nasillarde parvenant à ses oreilles:

"...le vomitif faisant toujours effet en lui. C'est ce qui fit dire aux sages que le gagnant des plus grandes batailles n'est pas toujours celui qui est le plus fort, mais bien souvent celui qui, par l'astuce et la ruse, réussit à déjouer son adversaire.
-Qui est là? demanda Kérézan en se dirigeant vers la porte de sa cellule, là d'où venait la voix.
-Alors tremblez, car je suis Clarence le Maudit(*)."

Par les barreaux de la fenêtre de son cachot, Kérézan put apercevoir, malgré la noirceur, dans une petite cage accrochée plusieurs mètres plus haut, au plafond, un homme rabougris et mal rasé qui devait y être détenu depuis quelques temps déjà. Celui-ci se berçait dans sa cage en contemplant le nouveau venu. Ses yeux pointant dans des directions presque opposées contribuaient à donner au personnage une allure, une fois de plus, étrange. Kérézan pourrait-il enfin obtenir réponses à certaines de ses questions?

"Mon cher Clarence, auriez-vous l'amabilité de m'éclairer quelque peu sur la situation dans ce royaume? Je viens à peine d'y arriver, et voilà qu'on m'enferme. C'est que je ne comprends plus rien du tout, moi.
-Vous expliquer? Ouuuui. Simple que c'est. Ou plutôt complexe puisque je vous ai déjà vu et que vous semblez sans mémoire. Bien. Bon. Allez-y, posez-moi vos questions, ouuui?
-Et bien, qui est cet imb... cet homme qui se fait appeler le "Maître"? Vous le connaissez?
-Bien sûr, oui, oui. C'est un haut-rêvant, un puissant haut-rêvant qui suit la voie de la peur, de la mort, du cauchemar. Il a pris le pouvoir puisque son frère, le roi, voulait se débarasser de l'armée et ne garder que la milice. Inutile qu'il disait, ouuuui. Les gardes de l'armée vinrent de son côté et renversèrent le pouvoir. Garunen A'as'senshak qu'il s'appelle. Depuis, il est riche, très riche. La population n'ose rien dire ni rien faire. Un jour, cependant, ils devront agir, mais il leur faudrait un chef, un grand chef...
-Quant à cette histoire que vous racontiez tout à l'heure, je la connais. Je l'ai même déjà racontée: d'où vient -elle?
-L'histoire, ouuuui, d'accord... C'est un conte d'ici que je me plaisais à raconter au roi quand il était jeune. C'est que j'étais le fou du roi ici, ouuuui... J'avais donné au personnage principal, Mécènol, le même nom que portait le roi car il aimait être personnifié en héros.
-Mécènol! Le même nom que dans mon histoire. Où est le roi? Il doit revenir! Lui, il saurait nous libérer. Vous avez dit qu'il n'était pas mort, n'est-ce pas?
-Bien sûr que non puisque le roi, c'est toi.
-Comment!"

C'était assez pour renverser Kérézan au sol, jusqu'au fond de sa geôle. Sur le choc, les deux pièces de monnaie que lui avait laissées Lara à l'auberge de "l'Ane rieur" glissèrent de sa poche pour rouler jusqu'à ce que l'une d'entre elles se retrouve du côté face sous l'un des rares rayons à pénétrer dans la pièce. Sur elle, on pouvait lire "Mécènol IV, roi de Rosestror" tout autour d'un authentique portrait de Kérézan, la bosse sur le crâne en moins. Kérézan comprit alors beaucoup de choses sur lui-même, sur son passé, mais vit qu'il restait énormément à faire.

"Ouuuui! poursuivit Clarence. Tu es Mécènol IV, roi de Rosestror. Garunen A'as'senshak est ton frère et t'a chassé du trône grâce à l'armée. Moi, je suis Clarence le Maudit, fou du roi, ton ange-gardien de toujours. Il y a près d'un an, il te jetait dans les oubliettes du château, juste sous moi, dit-il en pointant du doigt un énorme trou qui s'enfonçait devant la cellule de Kérézan. Mais moi, rusé que je suis, intelligent que je suis! Nous, les haut-rêvants, pouvons modifier la structure du rêve, de notre environnement en communiquant une anomalie du rêve aux Dragons. J'ai alors demandé aux Dragons quelque chose d'impossible, ouuuui. Une déchirure j'ai créée et dans un autre rêve tu es apparu. Simple, facile.
-Parce que tu es toi aussi mage! Mais avec tes pouvoirs, tu dois être capable de quitter ce donjon comme tu l'entends, n'est-ce pas?
-Quitter? Hé hé hé! Ouuuuui! Hi hi! Mais personne d'autre ne sait que je suis haut-rêvant. Tous disent que je suis fou ici, hi hi hi!
-Mais pourquoi ne pas t'être sauvé plus tôt?
-Bel endroit que cette cage! Je suis nourri, logé, j'y médite, je me repose... Bel endroit."

Ceux qui disaient que Clarence était fou avait très certainement mis la main sur une partie de la vérité, pensa Kérézan. Mais Clarence était probablement sa dernière chance, la possibilité d'une solide alliance pouvant lui permettre de quitter les lieux. Sans plus tarder, Kérézan s'adressa de nouveau à son nouvel ami, perché en haut dans sa cage tel un oiseau.

"Si tu en es capable, alors, fais-nous sortir.
-Hé hé! D'accord."

Clarence fixa droit devant lui pendant un bon moment, dans la mesure où il était capable de contrôler ses yeux, puis, soudainement, une énorme ouverture circulaire prit place dans la porte métallique de la geôle de Kérézan. Sans se poser plus de questions sur cet autre manifestation du génie de la magie, Kérézan franchit l'ouverture en vitesse sous les rires de Clarence.

"Hi hi hi! Hou hou hou! Je suis maître des éléments, et tout le métal qui franchit cet espace jusqu'à dans quelques heures sera transformé en air, y compris le métal de ta ceinture. Ouuuui!"

Clarence disait vrai: même les deux pièces de monnaie qui avaient roulé tout près de la porte s'étaient volatilisées. Se dépêchant de remettre son pantalon en place, Kérézan continua de dire ses directives tout bas à Clarence afin d'attirer le moins possible l'attention sur leurs activités.

"Toi, comment vas-tu descendre de là?"

Mais déjà, la magie avait de nouveau opéré et, devant Clarence, se tenait un petit être multicolore muni de patins à roulettes et souriant comme deux qui déclara:

"Coucou, je suis un Kanaillou. Demande-moi ce que tu veux, objet ou service, et je te proposerai un échange, puis je me volatiliserai.
-Mon brave Kanaillou, aurais-tu un couteau très coupant sur toi, dit un Clarence qui semblait plus enjoué que jamais.
-Bien entendu, dit la petite créature en sortant l'objet désiré d'une de ses multiples poches. Mais pour l'avoir, tu devras dire des injures au monsieur qui est en bas.
-C'est pas le moment de s'amuser, dit Kérézan, exaspéré.
-Hep! Sire le roi des imbéciles, vous devriez aller vous raser, dit Clarence en prenant un air fâché pour la première fois. C'est pas parce que vous avez une bosse mauve digne des clowns les plus laids que vous pouvez vous permettre de me donner des ordres, petit morveux. De mon temps, on savait respecter les aînés, même lorsqu'on avait encore la couche au derrière comme vous.
-C'est bien fini, oui."

A côté de Clarence, le Kanaillou se tordait de rire et en redemandait encore et encore. Il obtempéra finalement à délaisser son couteau puis disparut, comme effacé de la réalité. Clarence, dont le sourire était de retour, sortit alors le bras de sa cage, couteau à la main.

"Comme elles sont drôles, ces petites créatures, vous ne croyez pas?
-Mais vous ne pouvez rien lui demander de plus utile qu'un couteau?
-Pour sûr, ouuuui! Mais il aurait pu alors me demander quelque chose de si compliqué que je n'aurais jamais été capable de le satisfaire. En plus, ma puissance magique était devenue trop faible pour refaire ce que j'ai fait sur la porte de ta cellule et ce, tant que je n'aurai pas dormi. De toute façon, j'ai eu amplement le temps de méditer et j'ai calculé qu'en coupant la corde qui retient ma cage avec ce couteau et selon la hauteur à laquelle je suis placé, la force de l'impact sera suffisamment grande pour tordre les barreaux et ainsi me permettre de sortir de cette cage..."

La cage chuta alors du plafond et Clarence eut à peine le temps d'en sortir alors qu'elle se brisait avec fracas en poursuivant sa course dans les oubliettes, sans bruit cette fois-là.

"...avant qu'elle ne sombre dans cet énorme trou. Ouuuui!
-Pour se sauver en silence, c'est raté, conclut Kérézan.
-Hé, là-bas!"

A l'autre bout du corridor, un garde, puis un autre, venaient de faire leur apparition. Kérézan empoigna Clarence par le bras, qui lui dit:

"Suis-moi, je sais où se trouve un passage secret qui nous permettrera de nous rendre à l'extérieur. C'est encore la nuit, alors on pourra se cacher dans les bois et concocter gentiment un petit plan pour se débarasser de ton frère.
-Mais Lara! Je dois aller chercher Lara...
-Qui ça, Lara? Vite, il faut faire vite. Hé hé!"

Les deux camarades prirent leurs jambes à leur cou afin de se sortir du pétrin. Ils atteignirent finalement le passage secret de Clarence avec succès. Alerté par le bruit, Garunen A'as'senshak, le Maître, vint voir ce qui pouvait bien se passer dans les cachots, puis sermona les gardes en disant finalement.

"Si c'est pour être comme ça, que l'on m'apporte l'esparlongue! Je connais un meurtrier efficace qui s'occupera d'eux..."

Deux personnages désemparés quittèrent cette fois le palais royal alors que le soleil se pointait à l'horizon. A bien y penser, non, Lara: ce n'était certes pas votre jour de chance, bien qu'il se terminait avec une lueur d'espoir...

Fin de la Seconde Partie

[ Première partie | Troisième partie ]

(*) Clarence le Maudit est un PNJ créé par Denis Gerfaud (mais modifié dans cette histoire) lors de l'excellent scénario La Tour Ensevelie du magazine Casus Belli.


Crédits
Martin Savard

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