Voyages


Souvenirs d'un rêve passé

Note sur l'auteur: Martin Savard, étudiant en médecine à l'Université Laval, est probablement l'un des rares québécois à être Gardien des Rêves, étant donné les difficultés de se procurer Rêve de Dragon en Amérique. De plus, il a été président de la Guilde les Maîtres du Temps (un club de jeux de rôle de Val-Bélair, près de Québec) pendant plus de trois ans, en étant aussi l'un des fondateurs. C'est d'ailleurs dans le cadre de la parution du fanzine de la guilde, le Fumble!, que fut composé Souvenirs d'un Rêve Passé. Cette histoire des plus oniriqes a comme grande qualité de pouvoir être autant appréciée par un adepte de Rêve de Dragon que par un profane de ce jeu. Elle a d'ailleurs déjà été finaliste d'un concours littéraire local.

P.S.: Mille mercis à Denis Gerfaud d'avoir endormi les dragons et longue vie à leur rêve...

Première Partie

Le temps était plutôt frisquet pour cette fin du mois de la Couronne. Déjà, dans les nids des hirondelles, on commençait à entendre le piaillement plaintif des oisillons affamés, eux dont le plumage apparaissait à peine. C'est avec le soleil que s'était levé le vieux Tob ce matin-là car, comme chaque jour, ses vaches demandaient à aller paître dans les champs dès la première lueur de l'aurore. Tob aurait bien aimé les laisser à l'extérieur la nuit mais, avec les groins qui avaient été récemment aperçus par des voyageurs de la Grand'Route, il préférait les garder à l'abri, connaissant trop bien les habitudes de ces créatures à l'allure porcine de faire un carnage de tout ce qui bouge.

Cependant, en se dirigeant vers l'étable, Tob avait remarqué quelque chose d'anormal dans son champ d'orge. Une grande lumière jaune était apparue, avait changé de forme à plusieurs reprises, puis s'était soudain volatilisée, d'une façon aussi inattendue que son apparition pouvait l'être, le tout accompagné d'un grand bruit, comme si quelque chose venait de chuter de plusieurs mètres à l'endroit même où s'était produit cet étrange phénomène lumineux, bien que Tob n'ait rien vu tomber. Intrigué par tant de mystère, le vieux Tob saisit sa fourche à deux mains et se dirigea à pas feutrés en direction du fracas qu'il venait d'entendre.

C'est finalement après plusieurs minutes d'une très lente marche que le fermier parvint à destination. Qu'allait-il y trouver? Un trésor prodigieux laissé là par on ne sait quel farfadet? Ou encore une nouvelle céréale venue d'ailleurs qui ferait l'envie des autres cultivateurs par sa beauté et son goût exquis? Mais non, rien de tout ça. Là, dans l'orge, gisait le corps d'un homme au début de sa trentaine, tout simplement un homme, et pas très vêtu à part ça. Portant un simple pagne, le longiligne personnage semblait avoir été très récemment battu comme le témoignait son dos ponctué de cicatrices probablement dues à des coups de fouet. Ses longs cheveux blonds en broussaille camouflaient une importante bosse sur le crâne, comme s'il avait chuté très longtemps avant d'atterrir sur le front. Ne sachant trop que faire, Tob finit par saisir l'étrange visiteur par les deux pieds, tout en criant à sa femme:

"Elma! Viens icitte, rapport que j'viens de trouver quequ'un dans mon champ d'orge!"

*
* *

Je dormais dans un grand lit à baldaquins. Murs, portes, plafond, tout était richement décoré. Puis, je me dirigeai vers la fenêtre ouverte afin d'humer l'air frais du matin. J'admirai la statue d'un grand dragon bleu sombre, le dos courbé, aux larges ailes déployées mais infirme: son oeil droit était manquant. Puis soudain, le son produit par un battement d'ailes parvint à mes oreilles. Je regardai le ciel, l'examinai et aperçus tout à coup un grand aigle noir fonçant sur moi. Avant que je n'aie eu le temps de réagir, celui-ci m'enveloppa de ses ailes et son grand bec saisit ma tête alors que je hurlai de douleur.

"Haaaaaaaaa!
-Hé, ma femme! Apporte-moé de l'eau glacée pis un linge, le blondinet est tout'en sueur, mariole!"

Le jeune homme se réveillait à peine d'un terrible cauchemar. Les images floues captées par sa vue lui permettaient tout de même de discerner un vieil homme mal rasé, mais qui ne semblait pas méchant. Dans l'entrée de la sombre pièce, se découpait la silhouette d'une femme rondelette, s'amenant avec un grand bac rempli d'eau, elle qui était habillée d'une robe de nuit aux couleurs claires. Tentant de se dresser sur son séant, le jeune homme sentit la vilaine bosse qu'il arborait sur le crâne et, tenant sa tête entre ses deux mains, jugea préférable de demeurer couché sur le lit, le malaise qu'il éprouvait assis étant une véritable torture.

"Vous devriez vous reposer encore un peu mon grand, disait la femme en déposant une serviette imbibée d'eau froide sur le front du jeune homme. Je vais vous préparer un bon p'tit déjeuner et on rediscutera de tout ça à table, tout à l'heure.
-Qui... Qui êtes-vous? marmonna le jeune homme.
-Moé, chus Tobbie Pleindastus, dit le vieil homme impatient de faire la conversation avec ce curieux inconnu. Tout le monde m'appelle Tob dans l'coin. Elle, c'est ma femme, Elma. Ça doit faire une bonne quarantaine d'hivers qu'on est marié, ouaip! On cultive de l'orge, pis j'élève aussi des vaches et des cochons. Pis toé, t'es qui mon gars. C'est ben la première fois que j'te voé icitte, pis c'est ben aussi la première fois que j'trouve quequ'un quasiment tout nu dans mon champ.
-Moi? Je ne sais pas, je ne sais plus... dit le jeune homme, confus.
-Je l'sé, moé, c'qui t'es arrivé. Ça doit être un de ces marioles de groins qui t'a assommé pis qui t'as toute piqué, ces espèces de vauriens. Avec la bosse que t'as, tu peux ben ne pus te souvenir de rien, rapport que cé déjà arrivé à un de mes vieux oncles y'a ben longtemps. Une bande de chafouins lui étaient tombés dessus pendant qui labourait, pis la tête lui était devenu grosse comme une pastèque tellement elle s'était enflée. Y'avait tout'oublié après, même son nom, pis les chafouins lui avaient tout pris chez eux: son argent pis sa récolte. Toé, tu t'souviens-tu de ton nom, au moins?
-Ma foi...
-C'est ce que j'pensais, hein, Elma? Chus savant, moé, j'aurais pu devenir toubib si j'avais voulu, mariole de mariole. Ben non, la vie de fermier, y'a juste ça de vrai. La seule chose que j'comprends pas, c'est la grosse lumière jaune que t'avais dans la face quand j't'ai trouvé, mais peu importe. En attendant, faudrait ben trouver un nom pour savoir à qui s'adresser quand on va vouloir te parler. Moé, j'te verrais ben en Kérézan, comme not' regretté mononcle, quessé qu't'en dit?
-Ça, oui. Kérézan, ça lui colle à la peau!" acquiesça Elma.

Le jeune homme, tentant d'assimiler tout ce que Tob lui avait raconté en si peu de temps, accepta l'appellation qu'on venait de lui donner en hochant la tête. Il tenta à nouveau de se lever, faisant fi de la douleur, afin de se dégourdir les jambes. C'est alors qu'il s'adressa à ses hôtes en ces mots:

"Y a-t-il un village dans les environs? Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité et, de toute façon, il faudra bien que je retourne chez moi un jour ou l'autre... bien que j'avoue ne pas très bien savoir où j'en suis!
-Si tu veux aller en ville, c'est pas compliqué, répondit Tob. T'as qu'à suivre la Grand'Route en direction du soleil couchant. Si tu pars tout de suite, t'arriveras à la maison des voyageurs en début de soirée. Tu vas voir, ils hébergent gratis. C'est ce vieux timbré de Kalibor qui garde la place. Tu peux pas le manquer, c'est le joueur de crincrin qui fait fuir tout le monde. Au moins, la nuit, y joue pas, faques tu vas pouvoir dormir en paix. Le village s'appelle Cramonet, pis y'a une grande statue de chimère en plein centre, mais ces imbéciles de villageois ont peinturé la statue en vert, alors que tout le monde sait bien qu'une chimère, c'est rouge, mariole!
-Tenez, voici des vêtements convenables que j'ai confectionnés moi-même il y a quelques temps, dit Elma en tendant une chemise de lin, de longs pantalons marron et des sandales de cuir. Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez toujours venir nous voir, nous nous ferons un plaisir de vous donner un coup de main. Sinon, je vous souhaite bon voyage, Kérézan, et que votre dragon veille bien sur vous!
-Je serai prudent, dame Elma, dit Kérézan, terminant de s'habiller. Encore une fois, merci pour tout, il y aura toujours une place dans mon coeur pour vous deux."

Kérézan sortit alors de la chambre, saisit par la main une longue baguette de pain, un petit pot de confiture et un couteau que lui avait offerts Elma et prit immédiatement la route, comme un coup de vent, saluant les seules personnes qui soient dans sa mémoire. Tob, caressant tranquillement un gros chat roux qu'il tenait dans les bras, lui murmura dans l'oreille:

"Tu vois, encore quequ'un de bizarre. Y'a juste dans la maison icitte que le monde est pas encore fêlé dans la tête, mariole de mariole!"

*
* *

Kérézan, suivant la Grand'Route bordée de terres cultivées et de demeures habitées par quelques campagnards, tentait de se raisonner: "Voyons, que se passe-t-il avec moi? Tout ce dont je me souviens, c'est que l'on m'aie enlevé un bracelet alors que j'étais enchaîné, guidé à un grand trou pendant la nuit et que l'on m'y aie jeté. Ensuite, de la lumière, beaucoup de lumière m'a enveloppé avant que je ne perde connaissance. Puis cet affreux cauchemar, suivi de ce réveil chez des gens que je n'avais jamais vus auparavant, dans un pays dont je ne connaît rien... De toute façon, je ne me souviens plus d'aucun pays. Oui, j'ai vécu, et j'en suis convaincu, mais où, ça, je l'ignore. J'espère pouvoir trouver à Cramonet quelqu'un qui puisse m'aider! Ce doit être ce village en contrebas."

Le jeune voyageur avait vu juste. Tout en bas, dans la vallée, se trouvait une petite localité qui devait contenir une centaine de bâtiments. Celle-ci semblait paisible, seules quelques personnes vacaient à leurs occupations dans les rues du village et un petit poste de garde prenait place à son entrée. Au-delà des habitations commençait la forêt sur la colline et, à l'horizon, se dessinait une importante chaîne de montagnes avec des sommets culminants à plusieurs milliers de mètres au-dessus du sol. C'est sans attendre un instant de plus que Kérézan dévala la pente afin de prendre contact avec le garde qui l'observait déjà depuis un bon moment.

"Halte là! Que venez-vous faire à Cramonet, voyageur?
-Simplement visiter, répondit Kérézan, avant de poursuivre ma route, à moins que je n'y trouve l'aide dont j'ai besoin. Auriez-vous l'amabilité de m'indiquer la maison des voyageurs?
-Aucun problème. Vous n'avez qu'à poursuivre tout droit et tourner à gauche une fois rendu à la statue de notre bonne vieille chimère, protectrice du village. Vous verrez, c'est la statue verte, mais je ne comprends pas pourquoi on l'a mise de cette couleur, parce que tous savent bien qu'une chimère, c'est bleu! Peu importe, vous verrez que vous êtes arrivé à la maison des voyageurs lorsque les demeures qui vous entourent seront sans vitre, simplement avec des volets. Tenez, prenez ça, et bonne chance!"

Kérézan pris les deux boules de cire que lui tendait le garde sans trop se poser de questions. L'heure de la Lyre approchait à grands pas et, pourtant, plusieurs villageois étaient encore là, à discuter à côté de la statue de chimère. Celle-ci était très impressionnante: créature au poitrail et à la tête de lion, à l'arrière-train de chèvre, à la longue queue fourchue et aux ailes rappelant celles que les dragons possèdent dans les légendes, cette statue faisait un bon cinq mètres de haut. Kérézan surprit la conversation des villageois qui l'entouraient.

"Voyons donc! Vert, ça n'a aucun bon sens, c'est orange que cette statue devrait être, comme le disent les livres d'ailleurs, et d'aucune autre couleur!
-Où avez-vous donc appris à lire? On dit partout que le corps d'une chimère est d'un beau turquoise! Cessez donc de dire des âneries."

Préférant ne pas tenter de trancher le débat, dire son opinion ayant beaucoup plus de chances de semer davantage la pagaille, Kérézan se contenta de prendre la gauche car il commençait à avoir sommeil. Après quelques mètres parcourus dans cette direction, un grand son aigu parvint à ses oreilles, semblable à celui produit par une craie mal utilisée sur une ardoise, et un grand chien gris le renversa carrément, comme effrayé. C'est alors que Kérézan comprit pourquoi le garde lui avait remis ces deux boules de cire et il se les mit dans les oreilles sans tarder avant que celles-ci ne soient irrémédiablement endommagées par le tintamarre provenant de cette section du village.

C'est donc muni de cette réconfortante protection que le voyageur s'approcha d'un curieux personnage assis sur un tabouret devant la maison des voyageurs. Celui-ci, vêtu de couleurs vives et mal agencées, jouait du violon, ou plutôt tentait d'en jouer, les deux yeux fermés afin de pouvoir se concentrer sur son oeuvre au maximum, si bien qu'il n'avait pas remarqué la venue du visiteur. On trouvait aussi dans les environs quelques maisons inhabitées qui ne servaient plus maintenant que d'entrepôt, même que l'on évitait sûrement d'y placer des objets fragiles, de peur qu'ils ne soient abîmés par le vacarme incessant produit par le violon et son musicien. Kérézan tenta donc de communiquer avec celui qui était fort probablement tenancier de la maison des voyageurs:

"Hep, monsieur, vous êtes bien Kalibor, celui qui héberge les voyageurs dans ce village?"

Le personnage ne sembla même pas remarquer que l'on s'adressait à lui. Kérézan commença par faire de grands signes avant de finalement taper sur son épaule.

"Monsieur, vous êtes Kalibor?
-Un instant, mon garçon, dit le personnage en portant un cornet à son oreille. Qu'as-tu dit?
-C'est bien vous Kalibor, celui qui héberge les voyageurs?
-A bord d'un bateau sur la berge à cette heure? Vous avez des problèmes de vision, mon ami!
-ETES-VOUS KALIBOR! cria Kérézan, devenu impatient et nerveux.
-Ne criez pas, jeune impoli! Vous apprendrez que l'on ne parle pas comme ça à Kalibor, tenancier de la maison des voyageurs de Cramonet. C'est aussi vrai que la statue de chimère devrait être violette, alors soyez gentil, hein!"

Enfin une réponse, pensa Kérézan, même si ce n'est pas de cette façon qu'il aurait voulu se faire répondre. Il était bien évident qu'à force de pratiquer son art, le pauvre Kalibor était devenu sourd comme un pot. Afin d'éviter tout malentendu, Kérézan fit signe à son hôte qu'il voulait dormir en plaçant ses deux mains comme un oreiller sous sa tête.

"C'est ça, vous devriez vous reposer, répliqua Kalibor. Entrez en dedans et prenez la première porte à droite. J'irai vous porter le petit déjeuner à la fin de l'heure du vaisseau, juste après mon exercice matinal. Bonne nuit, jeune homme."

Kérézan ne se fit pas prier pour entrer à l'intérieur et se dépêcha d'atteindre sa chambre. Celle-ci, bien que simple avec son lit et sa petite table de chevet, était tout de même particulièrement propre. Un fois dévêtu et emmitouflé dans les couvertures de laine qui étaient mises à sa disposition, il ne fallut que quelques instants avant que Kérézan ne se laisse emporter dans les bras de Morphée...

*
* *

Je marchais paisiblement dans la cour d'un énorme château. Celui-ci était parsemé de fleurs multicolores et, en son centre, se trouvait la statue d'un énorme dragon couleur bleu sombre. Avec son dos courbé, ses larges ailes déployées et son oeil droit manquant, celui-ci me semblait particulièrement familier. Poursuivant ma balade, je m'assis sur le bord du sentier et me mis à jouer du violon. J'aperçus soudainement un être vêtu d'une grande cape sombre qui s'approchait vers moi. Sans crier gare, celui-ci se projeta sur moi et m'étrangla à mains nues alors que j'hurlai de douleur.

"Haaaaaaaaa!"

Kérézan se réveilla en sursaut. Son coeur battait à toute allure, mais il se rendit vite compte que cette vision n'était qu'un autre de ses affreux cauchemars. Ouvrant les volets de sa chambre, il put voir que le soleil commençait à peine à se pointer à l'horizon. Tout était si calme... Le rythme du coeur de Kérézan commençait à peine à revenir à la normale quand un grand bruit horrible le fit tout à coup revenir à la réalité. C'est alors qu'il prit conscience que les exercices matinaux de Kalibor n'avaient rien de physique! Remettant correctement en place ses deux précieuses petites boules de cire, Kérézan s'habilla et sortit de sa chambre. Sur la table de la salle à manger, se trouvait le petit déjeuner que Kalibor avait fort probablement préparé pour son visiteur. Kérézan prit le temps de le déguster et, apercevant une plume et un parchemin sur le comptoir, décida d'écrire sur celui-ci l'information qu'il voulait demander à Kalibor afin d'éviter d'avoir à lui parler et qu'ainsi la communication soit plus facile. En sortant à l'extérieur, il donna un petit coup sur l'épaule du "musicien", toujours à l'oeuvre, afin d'attirer son attention, tout en exhibant le parchemin sur lequel il venait d'écrire sa question.

"Déjà levé, mon garçon, s'écria Kalibor en grimaçant parce que dérangé en pleine répétition. Le chat a mangé la p'tit' langue? Voyons ce que tu m'as écrit: Existe-t-il dans la région une sorte de sage et, si oui, où reste-t-il? Ça, oui. Il y a un homme étrange qui demeure plus à l'ouest, dans la forêt sur les collines. Certains disent qu'il pratique le haut-rêve, la magie si tu veux. Un autre des fous qui croient que les Dragons rêvent à nous et qu'ils dirigent le monde par leur activité onirique. Une vraie farce, tu comprends? Bon, y'a ben les jeunes qui vont parfois s'amuser en lançant des oeufs sur sa cabane mais à part eux, personne ne va le voir. Ils sont dangereux, les haut-rêvants, tu sais. D'habitude, quand on en voit un ici, ça s'appelle zou! à la corde. Lui, cependant, personne n'ose aller lui régler son compte. Glatémaïat qu'il s'appelle. Ce serait nous rendre service que de nous en débarrasser, mon gars, mais attends un peu, j'vais aller chercher ton repas."

Plus péniblement que jamais, Kalibor se leva, prit sa canne et se dirigea très tranquillement vers la cuisine après avoir amoureusement déposé son violon à côté du tabouret. Kérézan, n'osant pas lui dire qu'il s'était déjà servi, observa attentivement l'instrument un moment puis se rappela que, dans son rêve, les cordes étaient arrangées différemment. Quelques secondes lui suffirent pour tout remettre en place. Entendant Kalibor revenir, Kérézan jugea préférable de ne pas rester sur place plus longtemps afin d'éviter d'entamer une fastidieuse conversation avec le vieil homme.

"Hep! T'aurais pu me dire que t'avais déjà mangé... Tiens, il est déjà parti. Tant pis, continuons où on était rendu."

Prenant son violon d'une main et son archet de l'autre, Kalibor se mit à jouer une très jolie mélodie, si bien qu'un petit chaton s'approcha tranquillement pour écouter cette douce musique. Après quelques instants, Kalibor, se grattant la tête pour se concentrer, observa longuement son instrument puis modifia la position des cordes. Le chaton, intrigué, monta tranquillement sur les jambes du vieil homme puis sursauta quand Kalibor se remit à jouer d'une façon atroce pour se réfugier dans la ruelle la plus proche, le poil hérissé.

"Ce chenapan a voulu me jouer un tour en truquant mon violon mais heureusement que j'ai réussi à le réparer pour pouvoir jouer convenablement. En plein le genre d'étranger qui serait capable de dire que les chimères sont grises..."

*
* *

Après une bonne heure de marche, Kérézan aperçut enfin la demeure du personnage dont lui avait parlé Kalibor. Là, dans une éclaircie de cette forêt aux arbres particulièrement touffus, se dressait une petite chaumière, terminant par le fait même un long sentier. Impatient d'avoir enfin la possibilité de parler avec quelqu'un qui pourrait fort probablement lui donner un bon coup de pouce, Kérézan s'approcha à quelques mètres de l'entrée et décida d'essayer d'appeler l'homme afin que celui-ci vienne à sa rencontre, car il vallait mieux jouer de prudence, celui-ci n'avait-il pas mauvaise réputation?

"Monsieur Glatlémaïat, ohé! J'aimerais vous parler... Etes-vous là?"

Un long silence suivit cet appel. Quelques instants plus tard, le rideau d'une fenêtre située à l'avant se leva soudainement pour se remettre en place presque aussitôt. Kérézan, ne sachant trop que faire, tenta de s'approcher tranquillement de la porte. A peine eut-il levé le poignet pour frapper qu'il sentit le sol se dérober sous lui, de façon tout à fait instantanée. Le voyageur tenta bien de s'aggripper à quelque part mais en vain, il ne put que chuter dans un filet très collant situé un peu plus bas. Où étaient donc passés les quelques mètres cubes de sol sur lequel il se tenait debout la seconde précédente? Mystère, si ce n'est que ce mage, ce haut-rêvant qui habitait la chaumière était doté de pouvoirs étranges et extraordinaires! C'est donc dans cette facheuse position que se trouvait Kérézan lorsque, finalement, la porte s'ouvrit. La silhouette d'un imposant personnage doté d'une grande robe grise, d'une longue barbe blanche et d'un chapeau pointu, bref tout à fait l'image qu'ont la majorité des gens du vieux magicien solitaire et puissant, apparut dans l'ouverture de la porte et s'adressa au malheureux voyageur avec sa voix grave et sinistre.

"Que me veux-tu, étranger? dit l'imposant personnage.
-Ayez pitié de moi, noble seigneur. Je ne vous veux aucun mal et je ne suis pas de ceux de Cramonet qui vous détestent à cause de la peur que vous leur causez. Non, si je suis ici, c'est pour vous demander de l'aide. J'ai récemment perdu de ma mémoire tout ce que j'ai pu être jadis, comme si toute ma vie passée avait été effacée d'un coup de brosse. Je suis maintenant à la recherche de quelqu'un qui pourrait m'aider à retrouver le chemin de mon passé et je me suis dit qu'avec toute votre sagesse, vous seriez certainement cette personne. Je vous en prie, vous êtes mon seul espoir, alors ne me laissez pas tomber, dit un Kérézan désespéré sans remarquer toute l'ironie des dernières paroles qu'il avait prononcées.
-Bien que vos idées soient floues, votre âme est juste et votre mission honorable. Vous me pardonnerez toutes ces précautions mais, croyez-moi, elles sont absolument nécessaires..."

Un grand nuage de fumée se dégagea du sol aux pieds du haut-rêvant, les bras levés vers le ciel, et le parcourut de bas en haut. Aveuglé par la lumière émanant du corps du personnage, Kérézan finit par discerner les traits d'une... jeune femme! Celle-ci avait de longs cheveux blonds descendant en cascade jusqu'à sa taille et était habillée d'une toge rouge très ample. Ses grands yeux verts et son visage aux traits fins rendirent le voyageur perplexe pendant un moment, se demandant plus que jamais si un brusque éveil allait le ramener à la réalité, mais non, cette splendide créature semblait bel et bien appartenir au même monde que lui.

"Oubliez ce ridicule nom qu'est Glatlémaïat, mon ami. Appelez-moi plutôt Lara, malgré le fait qu'il y a déjà quelques années que l'on ne m'a pas appelée par ce nom. Et vous, comment dois-je vous appeler? dit la jeune femme d'une voix très douce, tout en tendant la main au pauvre homme, toujours au fond du fossé.
-On m'a surnommé Kérézan, de dire le jeune homme, tentant fastidieusement de se redresser.
-Venez donc à l'intérieur. Nous pourrons discuter plus discrètement. Votre histoire assez exceptionnelle m'intéresse au plus haut point."

Après plusieurs manoeuvres difficiles dans cette corde collante et ces parois de terre particulièrement lisses, Kérézan finit par atteindre la main de sa nouvelle amie et put enfin pénétrer dans l'enceinte de la chaumière. Après avoir tenté quelques pas hésitants à l'intérieur de la demeure, Lara invita son visiteur à s'asseoir sur une petite chaise de bois toute simple. La maison, possédant une seule grande pièce, laissait deviner que la jeune demoiselle n'avait que peu d'effets personnels. Une petite bibliothèque comprenait quelques volumes, un grand vaisselier prenait place sur le mur situé à gauche de l'entrée et un grand lit longeait le mur opposé. Le décor était complété par quelques fioles et préparations mystérieuses sur le haut de la bibliothèque, une porte donnant sur l'arrière de la maison ainsi qu'une grande table avec quelques chaises où Lara attendait patiemment que son "invité" prenne place, ce qu'il fit.

"Vous dites donc avoir tout oublié de votre vie antérieure? C'est pour le moins particulier. Racontez-moi tout ce qui vous est arrivé ces derniers temps.
-Ne vous inquiétez pas, le récit de mon existence est assez court pour le moment..."

Et Kérézan raconta en entier tout ce dont il se souvenait depuis son arrivée chez le vieux Tob, son passage à Cramonet et ses terribles cauchemars, sans oublier les quelques événements qu'il se rappelait avoir vécus avant de traverser cette lueur jaunâtre...

*
* *

"... et je suis arrivé chez vous ce matin. Voilà, vous savez absolument tout ce que moi-même je sais sur ma propre vie.
-Ce que vous m'avez raconté sur Cramonet ne m'étonne guère. Je commence à bien connaître ses habitants qui ne pensent qu'à se chamailler au sujet de la couleur que devrait avoir leur statue de chimère ou encore à tenter de nous éliminer nous, les haut-rêvants, qui sommes capables de magie en modifiant le cours du rêve des Dragons, parce qu'ils sont effrayés par nos pouvoirs.
-Mais justement, interrompit Kérézan, veuillez pardonner mon ignorance, mais qu'est donc cette histoire de Dragons qui rêvent à nous et qui, de cette façon, créent le monde? Elma, la femme du vieux Tob, m'avait fait cette remarque: Que votre Dragon veille bien sur vous! A Cramonet, cependant, Kalibor m'avait parlé de vous en disant que vous étiez de ceux qui croient que les Dragons nous rêvent et qu'ils dirigent le monde grâce à leur simple activité onirique, même que Kalibor semblait être très amusé par cette croyance. Pourriez-vous me donner l'heure juste?
-Je veux bien, répondit Lara, mais soyez attentif car tout ce que je vais vous dire est très complexe et abstrait. Voilà: les sages ont coutume de dire que le monde est un Rêve de Dragon. Quelque part, dans un endroit qui nous est totalement innaccessible, vivrait un grand peuple de Dragons, ces grandes créatures reptiliennes crachant du feu, et ceux-ci dorment et rêvent. Par leur rêve, donc par leur activité onirique, ceux-ci créent un monde vivant tant que celui-ci subsiste. Chacun de nous est donc rêvé par un Dragon différent, j'ai mon Dragon, vous avez votre Dragon, et tous les Dragons rêvent simultanément aux objets, aux éléments du paysage, et cetera. Cependant, et c'est là que ça se complique, tous les dragons ne rêvent pas des personnages à l'intérieur du même rêve. Ainsi, si plusieurs dragons, le mien, le vôtre, celui de Kalibor, de Tob, d'Elma et des autres, rêvent des gens de la région, certains autres dragons rêvent des personnages qui appartiennent à un tout autre rêve, et il existe une multitude d'autres rêves. Tous ces rêves constituent donc une incroyable quantité de mondes parallèles séparés par une barrière appelée "limbes". Les limbes sont un espace qui n'est rêvé par aucun dragon, et on dit que tout ce qui y est jeté est à tout jamais effacé de la conscience des dragons. Une des uniques façons de franchir ce non-rêve est le passage par les déchirures, ce qui vous est probablement arrivé afin que vous aboutissiez dans le même rêve que moi. Les déchirures sont des sortes de lueurs instables de couleur mauve pour celles de départ et de couleur jaune pour celles d'arrivée. Si on peut se fier au vieux Tob, la lumière jaune qu'il a vu au-dessus de vous était le signe de la présence d'une déchirure d'arrivée et tout passage dans le sens inverse est impossible... A moins que..."

Kérézan était tout à fait sidéré par les connaissances de Lara. Bien que ce qu'elle venait de dire était difficile à comprendre et à concevoir, le tout demeurait imprégné d'une certaine logique mais contenait tout de même un petit côté horrifiant. Les déchirures n'étaient donc franchissables que dans un sens, et cela impliquait que tout retour dans son rêve d'origine était impossible. Devrait-il oublier à jamais ce qu'avait pu être son passé et faire désormais sa vie dans ce rêve nouveau? Juste cette pensée lui donnait des frissons. Alors que l'imagination de Kérézan se déchaînait, Lara se pencha pour atteindre sa bibliothèque et en sortit un grand bouquin intitulé "Nos Ennemis les Bêtes, par Paranos le Moindre" qu'elle se mit à feuilleter.

"Les légendes qu'ont les gens de Cramonet sur les chimères m'ont rappelé une de mes vieilles lectures sur le sujet. Paranos le Moindre était un grand savant dans le domaine de la zoologie et, bien que la chimère ne soit par réellement un animal, il lui était arrivé d'en parler. Voici ce qu'il en disait: "Les chimères sont les créatures les plus uniques qu'il m'a été donné de rencontrer. Leur tête de lion me rappelle la morsure que ce stupide félin m'a déjà faite dans la savane et leur arrière-train de chèvre, ma première ruade à deux ans et demi. Ils ont aussi de grandes ailes membraneuses, une très longue queue et une couleur s'approchant du pourpre. Certains haut-rêvants que j'ai rencontrés disent que les chimères ne sont pas vraiment des animaux et qu'ils sont comme un rêve "autonome". Elles sont très agressives mais, si on réussit à les amadouer, il arrive que les chimères se laissent monter et qu'en pensant très fort au rêve où l'on veut aboutir, elles nous y transporteront en franchissant les limbes. Et puis quoi encore? Vous pensez tout de même pas que je vais prendre ce risque, cette bestiole serait capable de me balancer dans l'oubli, non mais!" C'est tout. Les chimères étant assez rares, Paranos a été assez bref sur le sujet, mais vous avez de la chance! Ce n'est pas pour rien qu'une statue de chimère orne le centre de la ville de Cramonet. Les légendes disent qu'une de celles-ci, appelée Furnitucilubilum, viendrait se nourrir dans les hauts plateaux plus à l'ouest à chaque pleine lune, le 14 du mois. C'est pourquoi on a baptisé ces monts les monts Chimériques: d'abord à cause de Furnitucilubilum, ensuite parce qu'ils sont particulìèrement difficiles à escalader. Qui sait, c'est peut-être votre destinée de rencontrer cette chimère...
-Attendez une minute Lara, dit Kérézan. Je n'ai aucune idée d'où je viens, alors comment pourrais-je communiquer à cette créature mon rêve de départ?
-Vous, vous ne savez pas d'où vous venez mais votre Dragon, lui, le sait et ne cesse de tenter de vous le communiquer. Il y a un principe fondamental que vous vous devez de connaître: celui de la réincarnation. La maladie, les combats et la vieillesse provoquent notre mort, c'est un fait, mais provoque autre chose aussi: l'éveil de notre Dragon. Cependant, une fois réveillé, rien n'empêche notre Dragon de se rendormir et de rêver à nouveau, et voilà la réincarnation. Lorsque nous dormons à notre tour, la nuit, nos rêves sont remplis de souvenirs de nos anciennes incarnations et nous rappellent comment et où nous étions lors de nos vies antérieures. C'est ainsi que vous avez pu rêver que vous jouiez du violon et que, par la suite, l'intrument de Kalibor vous a semblé familier et qu'il a été possible pour vous de le réparer. La seule différence est que vous, vous n'êtes pas mort, mais vous avez perdu la mémoire et peu importe, le résultat est le même. Vous vous souvenez ainsi de qui vous étiez avant d'arriver dans le champ du vieux Tob et, de cette façon, votre dragon vous rappelle un élément important du paysage du rêve où vous restiez auparavant, c'est la statue de dragon bleu sombre avec son dos courbé, ses larges ailes déployées et son oeil droit manquant. C'est une mince piste mais je suis persuadée qu'en pensant très fort à cette statue une fois sur le dos de la chimère, celle-ci vous rapporterait à votre rêve d'origine. Quant à votre perte de mémoire, je doute qu'elle soit due à cette bosse que vous avez sur le crâne parce que, selon moi, il faut un moyen bien plus maléfique afin d'effacer tous les souvenirs de quelqu'un, mais quel moyen, je l'ignore. Vous devez me trouver étrange, et vous auriez raison, mais il faut me faire confiance. La plupart des gens, comme Kalibor, ne croient pas à ces histoires de Dragons qui nous rêvent mais croyez-moi, je n'invente rien, tout ceci est bien réel. -Soyez sans crainte, Lara. Vous avez toute ma confiance. Ce que vous me racontez est difficile à croire mais plausible. Je tenterai le tout pour le tout: j'irai voir Furnitucilubilum, la chimère, l'amadouerai, monterai sur son dos et lui communiquerai par la pensée l'image de cette statue de dragon pour qu'elle me ramène dans mon rêve d'origine et que je retrouve qui j'y étais.
-C'est une quête difficile mais je suis certaine que tu y arriveras, Kérézan, voyageur entre les rêves..."

C'était la première fois que Lara tutoyait Kérézan et cela avait fait réaliser à ce dernier à quel point il venait de se forger une solide amitié entre les deux personnages avec cette conversation franche et sincère qu'ils venaient d'avoir. Alors que Kérézan se perdait tranquillement dans les jolis yeux émeraudes de Lara, la sensation de ses vêtements sales et collants lui firent tout à coup reprendre contact avec la réalité.

"Pardonne-moi, mais sais-tu où je pourrais laver mes vêtements car ceux-ci sont assez inconfortables.
-Si tu ouvres la porte de derrìère, tu verras un petit sentier qui mène à l'étang où je vais moi-même prendre un bain le matin, lui répondit Lara qui le fixait toujours, avec un petit sourire moqueur. Tu peux y aller, on peut même l'apercevoir par la fenêtre au-dessus de mon lit."

Gêné un peu par cette situation, Kérézan répondit à son tour d'un petit sourire rapide et se dirigea vers la porte située derrière la demoiselle, afin de pouvoir aller se rafraîchir et être un peu plus présentable. Le jeune homme franchit tranquillement le jardin potager situé derrière la chaumière, se retournant de temps à autre pour voir si Lara l'obervait par la fenêtre, ce qu'elle faisait, et tenta de trouver un endroit de l'étang qui ne donnait pas sur l'une des fenêtres de la petite maison afin de faire son petit travail de lavage tranquille.

De retour dans la maison une bonne dizaine de minutes plus tard, Kérézan fut agréablement attiré par la délicieuse odeur de soupe et de pain grillé qui régnait dans celle-ci. Lara avait laissé tomber ses taquineries et préparé un petit repas afin de permettre aux deux camarades de se restaurer. Alors qu'il mangeait tranquillement, Kérézan fut tout à coup aveuglé par une forte lumière provenant de là où était assise Lara. Cette dernière tenait dans ses mains une longue épée et c'est la réflexion de la lumière du soleil sur la lame d'acier qui avait alerté le jeune homme. Immobile sur sa chaise, Kérézan retint sa respiration pendant un bon moment tandis que Lara le fixait de la pointe de sa lame, située à quelques centimètres de la poitrine du voyageur. Le sourire jovial habituel de la demoiselle l'avait quittée depuis un moment.

"Avoue que tu as eu peur pendant un instant, s'exclama Lara en riant. Ne t'en fais pas, si je te présente cette arme, c'est justement pour ta sécurité. Cette épée, que l'on appelle esparlongue, appartenait à mon défunt père. Je l'ai récupérée à sa mort et l'ai toujours conservée sur moi, bien que je ne sache que très peu m'en servir. Si tu comptes te rendre jusqu'aux monts Chimériques, elle risque de t'être utile car quantité de créatures étranges et sanguinaires habitent les bois qui nous séparent de ces montagnes."

Lara serra l'esparlongue dans son fourreau et la présenta à Kérézan.

"Je te remercie pour ce présent mais je t'en prie, ne recommence plus ce petit jeu avec personne, c'est horrifiant!
-Il y a aussi autre chose que j'aimerais te demander.
-J'écoute. Qu'y a-t-il?
-Vois-tu, commença Lara, si je demeure ici, c'est à cause des importants signes qu'ont laissés les Dragons dans la nature environnante. Je les ai longuement étudiés et ceux-ci m'ont appris beaucoup sur la magie. Maintenant que je les ai consultés, et en prenant en considération que les gens de Cramonet détestent les haut-rêvants, plus rien ne me retient ici. Ton destin me passionne et c'est pourquoi j'aimerais bien que tu me laisses te suivre dans ton périple, Kérézan. Tu sais, ma magie ne sera pas de trop afin de vaincre tous les dangers qui nous feront face et je ressens moi aussi l'appel du Voyage...
-J'accepte ta proposition. Nous ne serons pas trop de deux dans ce voyage et le faire en ta compagnie sera sans aucun doute plus agréable qu'en solitaire."

Tenant la main de Lara, ce sont de grands cris en provenance de l'extérieur qui se chargèrent cette fois de remettre les idées en place dans la tête de Kérézan.

"Hé! Glatlémaïat! Regarde un peu les oeufs que je garde au chaud chez moi depuis un an, tu m'en donneras des nouvelles!"

Le son des coquilles qui se cassaient sur la façade de la chaumière hanta les lieux pendant deux bonnes minutes, et une odeur horrible fit son entrée dans la maison. Kérézan se demanda bien comment Lara pouvait endurer ces petits monstres sans tenter de les calmer avec ses sorts, mais celle-ci prenait la chose avec beaucoup de sagesse.

"Ce ne sont que des enfants, Kérézan. Il faut que jeunesse se passe. Qui sait, peut-être que mon père se trouve réincarné parmi eux? Je suis certaine que nous pourrions parfois avoir des surprises..."

*
* *

Je tenais une grande épée dans ma main droite et un bouclier de bois de la gauche. Même si ce n'était qu'une statue, je m'imaginais combattre le grand dragon bleu sombre qui se tenait devant moi, avec son dos courbé, ses larges ailes déployées et son oeil droit manquant. Un soleil de plomb éclairait l'allée dallée sur laquelle je me tenais alors que, tout à coup, le ciel se couvrit d'énormes nuages gris. C'est à ce moment qu'une ombre noire se précipita sur moi et sembla prendre possession de mon corps en déchirant mon âme alors que j'hurlai de douleur.

"Haaaaaaaaa!
-Calme-toi, Kérézan, dit une Lara affolée en agitant son ami de gauche à droite. C'est un autre cauchemar que tu fais."

Avec son éveil, revint le souvenir des dernières journées dans l'esprit de Kérézan. Après avoir parcouru les bois pendant une bonne dizaine de jours tout en chassant et en pêchant dans les petits ruisseaux afin de subsister, les deux voyageurs avaient finalement atteint les monts Chimériques. Ceux-ci semblaient une barrière infranchissable, mais Lara avait alors fait apparaître une sorte de grosse bulle de savon autour de Kérézan afin de le transporter jusqu'aux hauts plateaux de ces montagnes, et elle fit de même sur elle par la suite. Ils étaient maintenant rendus tous deux à l'endroit où tant de légendes racontent le passage mensuel d'une grande chimère appelée Furnitucilubilum, une de ces entités capables de voyager entre les rêves. C'était soir de pleine lune et Lara guettait l'arrivée de l'animal, en espérant que les légendes soient vraies, alors que Kérézan tentait, en vain, de se reposer.

"Tu vois, moi, j'ai rêvé la dernière fois que j'étais artisane et que je peignais des portraits avec de la craie sur la grande place d'un village. C'est donc signe que j'ai déjà vécu cette situation dans une vie antérieure. Toi, ton existence avant ta perte de mémoire est si forte qu'elle revient te hanter à toutes les nuits.
-J'espère réussir à revenir dans mon pays d'origine afin de me débarasser de ces terribles cauchemars..."

Une grande secousse fut soudainement ressentie par les deux personnages, qui se précipitèrent donc dans les buissons qui étaient juste à leur côté. Bien camouflés dans la noirceur de la nuit, ils se mirent à observer ce visiteur qu'ils espéraient tant voir arriver. Là, au travers de ces rochers désolés donnant une allure de toundra arctique aux environs, se tenait majestueusement une énorme bête. Sa tête de fauve au travers de son énorme crinière était ce qui se remarquait le plus chez cet animal mi-lion, mi-chèvre. Sa puissante queue fourchue arrachait les buissons qui jonchaient ce territoire désertique et dont elle se nourrissait, ce qui fit penser aux deux observateurs qu'ils étaient chanceux d'avoir choisi un emplacement situé à une bonne soixantaine de mètres de l'endroit où avait atterri cet animal doté de grandes ailes de dragons. On pouvait deviner à la pleine lune la couleur de son pelage, d'un beau safran. Bouche bée à cause du spectacle donné par cet être imposant, Kérézan et Lara décidèrent de ne pas bouger pour l'instant, alors que la chimère se mit à remuer le museau.

"Humph! Il me semble que je ne sois pas seul ici et que l'on n'ose même pas se présenter..."

D'un bond, la chimère franchit la distance qui la séparait de l'endroit d'où elle sentait venir une odeur humaine. Les deux comparses faillirent s'évanouir en voyant la bête s'approcher si près d'eux qu'elle pourrait presque les toucher.

"Voilà donc mes deux coquins d'espions. Vous vous amusez bien, j'espère? Sinon, tant pis pour vous, car je n'en suis qu'au début de mon repas, dit l'animal en s'approchant lourdement.
-Un instant, s'écria Kérézan en se levant sur ses deux pieds, dans un élan de bravoure. Si je suis ici, ce n'est pas pour vous servir de pâture, chimère Furnitucilubilum, mais bien pour vous demander un important service. On m'a dernièrement porpulsé dans ce rêve qui n'est pas le mien, après m'avoir volé ma mémoire, et j'entends bien retourner dans le pays où je suis né. J'ai su que vous, chimères, savez voyager entre les rêves. C'est justement ce que je compte vous demander: me ramener d'où je viens."

Même s'il tentait de dégager le plus d'assurance qu'il était en mesure de démontrer, les deux genoux de Kérézan n'avaient cessé de claquer l'un sur l'autre pendant toute la durée de sa citation. La chimère, quant à elle, continuait de rôder autour des deux intrus, ne cessant de se lécher les babines, l'ouverture de sa gueule devinant la présence de crocs acérés.

"Si tu ne peux exciter ma langue, tu devras me divertir d'une autre façon pour que je vous laisse me monter. Sais-tu jongler, jouer de la musique ou encore raconter des histoires? Gare à toi cependant, car tu n'auras pas deux chances de m'amuser."

Kérézan se tut un moment. Il aurait su jouer du violon, mais il n'en avait aucun sous la main. Jongler était hors de question puisqu'il n'y avait rien d'amusant à voir de petites balles rebondir sur le sol mais, de toute façon, il n'avait pas de ça non plus. Restait la dernière option: raconter une histoire. Après s'être concentré pendant un moment, Kérézan se remit à parler.

"Mon histoire se passe dans un pays qui est très loin d'ici, que personne n'a vu mais dont bien des gens ont entendu parler. Ce pays s'appelle Bramirdor. Bramirdor était jadis une contrée prospère, dont tous les habitants étaient particulièrement enjoués et travaillants. Un jour cependant, un grand malheur vint bousculer la vie de Bramirdor. Dans le lac qui était juxtaposé aux maisons et aux champs de ce pays apparut une énorme créature sans pitié: un buvard. Cet animal avait la forme d'un long, très long serpent de mer et la peau lisse et bleue. Celui-ci savait parler et s'adressa aux habitants de Bramirdor en les menaçant de ceci: si on ne lui livrait pas un jeune homme ou une jeune femme au début de la vingtaine à chaque premier jour de l'année, celui-ci remonterait le cours de la rivière jusqu'à sa source et boirait son eau jusqu'à ce que tout le peuple de Bramirdor meure de la famine qui sévirait à ce moment-là, le lac et sa rivière étant l'unique source d'eau potable à plusieurs centaines de kilomètres à la ronde, et les habitants de Bramirdor ignoraient comment faire des puits. Au début, les gens rirent bien de cette menace faite par le buvard mais, quand vint la date fatidique, ils purent observer que plus une seule goutte d'eau ne parvenait de la rivière qui alimentait le lac et que celui-ci s'asséchait à vue d'oeil. On désigna alors une jeune personne au sort et, muni d'un énorme porte-voix, le roi de ce pays fit savoir au buvard que l'on avait son gage pour l'année. Celui-ci descendit des montagnes et fit savoir aux habitants que la prochaine fois qu'un retard dans la livraison de la victime arriverait, il serait sans merci et laisserait périr tout le peuple. Les années passèrent et, à chaque fois, le buvard revenait le premier jour du printemps, le un du mois du Vaisseau, pour demander son dû. En trente ans, rien n'avait changé, jusqu'à ce qu'un habitant demande lui-même de servir de victime à l'affreux buvard. Les gens ne comprirent pas pourquoi et le prirent pour fou, mais cet habitant y tenait mordicus. Ce jeune homme, c'est Mécènol, un apprenti-alchimiste très doué. Il emprunta donc le chemin qui menait à l'antre du buvard afin de rencontrer l'horrible créature. Une fois rendu à destination, l'énorme serpent surgit de l'eau et observa Mécènol en disant: "C'est donc toi qui me serviras de repas annuel. Approche, que je te dévore pièce par pièce." Mécènol répondit ainsi "Espèce de gros serpent puant! Je ne te crois pas quand tu dis que tu peux boire toute l'eau qui peut jaillir de la source. Je n'étais pas au monde quand, selon les vieux du village, tu as essayé de le faire une première fois. Pour me prouver que tu en es capable, il faudra que tu réussises à me manger d'une seule bouchée, alors je saurai que tu as la bouche pour accomplir ta menace." Frustré par aussi peu de respect de la part de son goûter, le buvard répliqua: "Dans ces conditions, regarde bien le monde pour une dernière fois parce que crois-moi, ce sera rapide!" Et hop! Un coup de langue et Mécènol fut englouti par le buvard. Profitant du fait que sa tactique aivait réussi, Mécènol sortit de son sac, une fois dans l'estomac de la bête, une énorme bouteille contenant un liquide qu'il avait fait lui même: du vomitif. Il en répandit partout et, voyant les bouleversements qui se produisaient dans l'estomac, se sentit aspiré vers l'extérieur et fut renvoyé avec énormément de puissance de la bouche du buvard, tellement qu'il n'atterrit que plusieurs centaines de mètres plus bas, dans le lac. Furieux, le buvard se retourna vers la source mais, avec tous ces gargouillements dans son estomac, se sentit incapable d'avaler la moindre goutte d'eau. On dit qu'il serait mort de faim et de soif quelques semaines plus tard, le vomitif faisant toujours effet en lui. C'est ce qui fit dire aux sages que le gagnant des plus grandes batailles n'est pas toujours celui qui est le plus fort, mais bien souvent celui qui, par l'astuce et la ruse, réussit à déjouer son adversaire.

Kérézan avait totalement perdu conscience de ce qui se passait autour de lui pendant ce temps. Quand il rouvrit les yeux, il put apercevoir la chimère Furnitucilubilum couchée sur le côté, semblant écouter avec grande attention le conte de Kérézan. Bien que d'un sujet classique, celui-ci avait l'air d'avoir fait son effet sur la créature.

"Intéressante cette histoire de gros animal qui mange des humains... Allons. Vous avez rempli votre mission, à moi de remplir la mienne: montez donc sur mon dos tous les deux, et indiquez-moi le chemin de ce rêve que vous désirez tant atteindre."

La chimère se tourna sur le ventre afin de permettre au deux voyageurs de la monter. Kérézan se mit à l'avant, ses mains prises dans l'abondante crinière, et Lara le suivit en s'agrippant très fort au torse de son compagnon de route.

"Quelle imagination!" murmura Lara à l'oreille de Kérézan, tout en lui baisant la joue.

Reprenant sa concentration, Kérézan se mit à penser très fort à cette statue qu'il revoit dans chacun de ses cauchemars: ce grand dragon bleu sombre, avec ses éternelles larges ailes déployés, son dos courbé et son oeil droit manquant. Furnitucilubilum prit une grande respiration et dit:

"Je vois. Ce sera simple. Tenez vous bien, c'est un départ."

La gigantesque bête fit quelques pas puis prit son envol à une vitesse inimaginable en montant vers les étoiles. Les deux cavaliers tentèrent de se tenir éveillés, mais perdirent tous deux connaissance, en route vers un autre rêve, un rêve passé...

Fin de la Première Partie

[ Deuxième partie | Troisième partie ]

Crédits
Martin Savard

Home Liens vers d'autres sites Collection de PNJs Critiques et présentations d'écrits Une imposante collection de sorts Mondes et lieux à visiter Recherche dans le site Liste du matériel paru Présentation du jeu Questions & réponses Règles additionnelles et autres aides de jeu Voyages, aventures, découvertes!