Album de famille


Laureline

Comme je l'ai déjà relaté, je traversais donc la région en plein été. Afin d'éviter les chaleurs de l'après-midi, je marchais à vive allure depuis l'aube. Mettant un pied devant l'autre, je ne faisais même plus attention à l'endroit où je me trouvais. C'est ainsi que j'avais à peine remarqué que cet endroit était une plage. Et sans même y prêter attention je luttais contre le vent pour pouvoir y continuer ma route. Si le sable était passablement agité, je me souviens que la mer était comme à son habitude calme et voluptueuse. Perdu dans mes pensées, celles-ci partagées entre les théories draconiques et une farouche volonté de trouver un petit déjeuner, je ne remarquais même pas les rarissimes Sloups Fouisseurs cherchant leurs nourritures. Regardant le sol, je ne voyais même plus mes pieds faire de splendides figures sur le sable ; avec ici une ellipse, ici un cercle, et là une parabole draconique...

C'est alors que quelque chose se plaqua contre mon front. Je me sentis défaillir de surprise et il me fallut quelques secondes pour reconnaître l'essence ridicule de ce que j'avais d'abord cru être un adversaire. En effet, mon agresseur n'était qu'un simple morceau de vélin emporté par le vent. A quelque distance de l'endroit où, gesticulant, je venais de me donner en spectacle, je notai enfin une jetée de bois. Paraissant très ancienne, elle était encore suffisamment solide pour porter une silhouette qui me faisait de grands signes, et dont la voix, pourtant poussée par le vent, ne parvenait pas jusqu'à mes oreilles. Je ne sus tout d'abord si cette personne se moquait de mon ballet improvisé ou si, plus simplement, elle me faisait signe de m'approcher. Optant pour ma deuxième idée et laissant mon amour-propre avec ses blessures, je fourrai le parchemin dans une poche, tout en avançant vers l'absurde édifice. C'était tout de même étrange de voir ce ponton, loin de toute trace de civilisation ou de toute route maritime, elles-mêmes déjà si rares. A quoi pouvait-il bien servir au milieu de nulle part, ce tas de bois désuet ? Enfin très proche, je remarquai, cette fois-ci les deux profonds sillons qui disparaissaient à l'endroit où le sable se fait bois.

Laureline Depuis belle lurette, la silhouette s'était calmée d'elle-même. Elle m'attendait désormais les deux mains sur les hanches. C'était une jeune femme, belle, athlétique, au teint hâlé, portant l'épée au côté. Quelques gros boutons de sa cuir souple étaient défaits et son armure laissait deviner une chemise beige de tissu grossier. Les lacets du vêtement eux aussi ouverts découvraient une peau tendre, frémissante et quelque peu impudique. Sans bijoux, ses effets respiraient la simplicité, la fille de ferme, si ce terme n'était usuellement péjoratif. Épars, des bagages étaient jetés sur les planches de bois: un sac à dos, une petite caisse et une autre plus grande, constellée de trous; sur la petite se trouvait un encrier, une plume et plusieurs parchemins griffonnés; de la grande s'échappait la respiration rauque d'un animal.

C'est au moment où elle me demanda fébrilement le parchemin, que je remarquai qu'il était écrit en langage draconique. Sachant, de ce fait, pertinemment à qui je pouvais bien avoir à faire, et n'en risquant pas grand-chose, je me présentai de nom et de qualité. Elle sembla alors se radoucir et je pus apprendre son nom et les raisons de sa présence en ces lieux. Alors qu'elle parlait je ne pouvais détacher mes yeux de ses cheveux châtain clair coiffés en faux chignon, de sa bouche ourlée et de ses prunelles bleu-vert. Elle se nommait Laureline, elle était voyageuse et attendait ici un commanditaire prêt à lui payer 100 sols pour une précieuse cargaison. En l'occurrence, cela était la bestiole qui, depuis sa caisse, entamait un débit d'obscénités, dont aujourd'hui je rougis encore à la simple évocation. Le grossier était un Gainav (la forme contractée d'un gaillard navigateur), une espèce de chat bleu bipède, navigateur intuitif de génie qui peut deviner les déchirures du rêve bien avant qu'il ne soit trop tard. Un pouvoir réellement bienvenu sur un bateau, du moment où l'on a la force de supporter son exécrable langage. Cela faisait déjà deux jours qu'elle attendait son commanditaire et, pour s'occuper, elle recopiait quelques parchemins difficiles d'utilisation, comme il nous arrive à nous autres de le faire.

Devant mes doutes quant au lieu où nous nous trouvions, qui me paraissait être tout, sauf un endroit propice à une transaction, elle se voulut rassurante, disant qu'au delà du pont, il y avait la même chose qu'au devant, la plage pour des journées de route. Cela ne pouvait être qu'ici et pourtant nous n'en étions même pas sûrs, mais qu'importe, ayant épousé sa cause, cela me faisait rire autant qu'elle. C'est ainsi qu'un peu ensorcelé, il est vrai, je décidai de rester avec la jeune fille jusqu'à l'arrivée de son employeur. Un employeur qu'elle ne connaissait même pas, selon les accords tacites qui régissent les services que peuvent rendre les voyageurs. Un parchemin placardé dans une auberge, un bouche à oreille quelconque, portant sur une cargaison précise et sur un point de rendez-vous plus ou moins fantaisiste, et hop le tour est joué. Si cela intéresse un voyageur et s'il est au point de rendez-vous avec la fourniture, l'affaire se fait, sinon, tant pis... La loi du marché en quelque sorte...

Plusieurs jours passèrent. Elle, quand elle ne riait pas avec moi de chaque bêtise, de chaque parole, elle continuait son travail d'écriture, tandis que je pêchais, flânais ou bien chassais à marée basse. Le soir au coin d'un feu de plage, après de succulents repas, elle écoutait mes histoires comme une enfant, pour finalement s'endormir sur mes genoux, les cheveux dans les yeux. Il ne me fallait pas longtemps alors pour la rejoindre...

Un soir, un bateau arriva bruyamment de nulle part, d'une moirure jaune, plusieurs hommes en débarquèrent. L'un d'eux se présenta à nous comme un certain Christophio, une sorte d'aventurier maritime cherchant au delà du couchant la route la plus rapide pour rallier Chandrapore. Après une rapide discussion, dans un juron, ses marins embarquèrent le Gainav, puis les affaires de ma compagne, enfin ce fut le capitaine qui rembarqua, suivi de Laureline...

J'étais comme abasourdi, figé, mais à quoi m'attendais-je ? Je ne saurais dire, peut-être m'étais-je laissé aller à trop imaginer, à oublier. A oublier que j'étais cet être vieux et parcheminé, lent et grave, qui était tout le contraire de la jeune personne que j'avais cru apprivoiser. Celle-là même qui désormais, me reflétait ma vétusté de si terrible façon. Mes illusions s'écroulèrent comme un château de cartes et ce-soir là, je pris, pour de vrai, un sérieux coup de vieux. Au dernier moment, elle redescendit sur le ponton, cet absurde jumeau qui ne me faisait plus rire ; venant vers moi, elle m'adressa ses adieux, puis elle me remit fébrilement les deux parchemins qu'elle avait patiemment recopié sous mes yeux. Enfin, elle s'engouffra sur la nef et disparut, définitivement cette fois-ci.

Le coeur noir de dépit, je ne remarquai qu'alors les trous et les vermoulures de l'édifice abandonné sur lequel je me trouvais. L'embarcation se volatilisa comme elle était arrivée et le silence reprit ses droits. Du moment où l'on est sombre, même la mer pourtant si bavarde, apprend à se taire. C'est alors que je me rendis compte qu'elle n'avait vu en moi qu'un père et que, cherchant la sécurité, elle n'avait pris que cela dans l'éventail de ce que je lui offrais. La vie vous apporte de cruelles heures parfois...

Malgré les années qui ont passé, il m'arrive encore, lors de certains réveils, de profiter de ce moment privilégié où la frontière entre le rêve et la réalité se fait moins précise, pour la revoir près de moi. Et si, aujourd'hui comme hier, sans toujours toutefois la garder, je peux du moins la sentir présente et attentive ces jours-là, peut-être est-ce tout simplement parce que j'y crois? Avec le recul, peut-être même était-ce là, sur un ponton au milieu de nulle part que ce moment est venu. Mes rêves et la réalité n'ont alors plus connu de limites, et ils se sont confondus parce que j'y croyais. Mais, pour moi au bout du conte, le réveil s'est imposé, emportant tout avec lui. Et c'est bien ce réveil, intolérable néant, qui me pousse à relater cette histoire, et à souhaiter, à ceux qui me liront peut-être un jour, de ne jamais le connaître...

Aide de jeu parue dans le Tinkle Bavard n°23


Crédits

Dormouse

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