Le sol, la terre et les champs

Posté le 06.05.2012

Dans la coopérative où j'habite, nous avons vite lancé le projet d'avoir des potagers lorsque nous avons emmenagé. J'ai participé au mouvement pendant deux-trois ans. Puis, la motivation est un peu retombée, car cela me prenait trop de temps et empiétait sur la famille. Surtout, nous avions commencé à recevoir des paniers de légumes hebdomadaires et la production du potage était de trop, surtout en été.

S'en sont suivi quelques années sans potager, ne sachant pas vraiment quoi y planter. Cette année, j'ai eu envie de m'y remettre. Je suis de plus en plus convaincu par la production locale, et celle d'un petit potager, aussi modeste soit-elle, en fait partie. Solutions locales pour désordre global, le film de Coline Serreau était passé par là entre-temps. On y voyait, entre autres, Claude et Lydia Bourguignon, spécialistes du sol, expliquant toute la vie qui se trouve dans un sol sain et comment cette connaissance s'était perdue au profit d'une agriculture industrielle qui carbure aux produits chimiques.

J'ai donc décidé de reprendre un potager et d'en faire un terrain d'apprentissage et d'expérimentation. J'ai trouvé que les époux Bourguignon avaient écrit un livre, intitulé Le sol, la terre et les champs. Ce livre est une introduction à la connaissance des sols encyclopédique que les auteurs ont accumulé au cours du temps. Ils décrivent, en particulier comment un humus se forme, quels organismes vivent dans le sol, comment ils se nourrissent et ce qu'ils apportent à la terre et aux cultures. C'est d'un niveau scientifique plus élevé que ce que je pensais et j'ai trouvé cela tout à fait fascinant.

Affirmer que l'agriculture biologique affamerait l'humanité est un mensonge, c'est exactement l'inverse qui se passe. L'agriculture industrielle a déjà détruit 1 milliard d'hectares en un siècle et continue de détruire 10 millions d'hectares par an, par l'érosion et l'irrigation et elle a été incapable d'arrêter la famine et de développer un modèle durable.

Dans les discussions portant sur l'écologie, et plus encore sur l'agriculture ou le retour à la terre, le point Godwin n'est pas atteint en parlant de nazis, mais avec le grand classique "On va tout de même pas revenir à l'âge de la pierre!" Ce qui me plaît beaucoup dans ce livre est que les époux Bourguignon attaquent l'agronomie parce qu'elle est trop simple. L'agriculture moderne tue les sols parce qu'elle les traite comme un simple substrat sur lequel il suffit de déverser de l'engrais. Or, la science des sols est bien plus complexe que cela. Certes, le livre dresse une liste de pratiques ancestrales qui fonctionnent mieux, mais il ne s'agit pas nostalgie gratuite. Nous disposons maintenant des outils scientifiques qui permettent de comprendre ce qu'il y avait de biens dans ces anciennes manières de faire et, partant, de les améliorer ou les généraliser, pour une agriculture toute aussi productive, voire plus, et qui ne se fasse pas aux dépends de la terre. Ainsi, par exemple, le bois raméal fragmenté, qui permet de faire revivre un sol mort en quelques mois.

Ce livre contient aussi un aspect spirituel. Il serait un peu long de résumer toute la pensée des Bourguignon. L'essentiel est que la terre n'a pas tant besoin d'engrais que de respect. En malmenant la terre, en la traitant comme une simple ressource, nous nous coupons de nos racines, car nous sommes, que nous le voulions ou pas, ses enfants. Là aussi, j'ai été fasciné par ce mélange de science et de spiritualité, moi qui me trouve avec un pied dans chaque monde.

[...] cette longue évolution ne s'est pas faite en un jour. Avant de devenir co-créateur de la planète, l'homme en a été le fils, tantôt reconnaissant, tantôt prodigue, tantôt indigne.

Le sol, la terre et les champs est un ouvrage remarquable. Certes, il faut s'intéresser au sujet pour l'apprécier, surtout qu'il est quand même assez technique. Ce n'est pas un guide de jardinage clé en main. J'ai repris le potager avec un oeil neuf. J'ai notamment appris à faire attention aux organismes qui vivent dans le sol (en tout cas ceux que l'on peut voir à l'oeil nu). J'ai décidé de ne planter aucun légume cette année, juste un engrais vert après avoir remis du compost (dont du compost produit dans la coopérative, qui est magnifique). Je vais observer le sol de ma parcelle et continuer à apprendre.