Les identités meurtrières

Posté le 16.08.2009

Un jour, Amin Maalouf en eut marre qu'on lui demande sans cesse s'il se sentait plutôt français ou plutôt libanais. Il n'avais pas envie de se définir par ce seul critère, ni de choisir entre son pays d'origine (le Liban) et son pays d'adoption (la France). Il se mit donc à réfléchir à son identité et à ce qui la composait. Dans Les identités meurtrières, Maalouf livre le fruit de ces réflexions, en tentant de comprendre pourquoi l'affirmation exacerbée d'une identité, quelle qu'elle soit, mène si souvent à des malheurs, d'où le titre du livre.

Un des principaux points relevé est que l'identité de chacun est une construction complexe. Elle ne se résume jamais à la simple nationalité ou religion. La nationalité, déjà, peut varier, selon l'échelle à laquelle on se place: on est d'un pays, d'une région, d'une ville, d'un quartier. Au-delà de la religion, nous sommes aussi blancs, noirs, jaunes, blonds, rouquins, grands, petits, hétéro- ou homosexuels. De plus, nous faisons aussi partie d'associations, nous pratiquons des hobbies ou des sports, nous travaillons pour telle ou telle société. Tout cela, à des degrés divers, constitue notre identité.

Une composante de notre identité peut prendre une importance variable selon les circonstances, en particulier, lorsqu'elle est menacée. Ainsi, par exemple, être blanc dans un pays à majorité blanche n'a rien d'extraordinaire. Etre noir, par contre, est déjà plus remarquable. Si, en plus, l'ambiance générale est au racisme, le fait d'être noir va devenir une composante exacerbée de l'identité, en réaction à la menace.

Au-delà des considérations générales, Amin Maalouf se penche plus particulièrement sur le Proche-Orient et sur la haine anti-occident qu'on y trouve. Avec un pied dans chacun des deux mondes et le travail effectué sur Les croisades vues par les Arabes, Maalouf est particulièrement qualifié pour cet exercice. Il relève notamment que la société occidentale actuelle représente une situation unique dans l'histoire de l'humanité: une civilisation totalement dominante, non pas forcément militairement, mais en grande partie économiquement et, surtout, culturellement. Pour une majorité de personnes dans le monde, le mode de vie occidentale représente le bonheur sur terre. Or, se rapprocher de cela, implique de renier, tout au moins partiellement, leur culture et, partant, leur identité. D'où les tensions que cela provoque.

Tout ceci n'est qu'un vague résumé du livre, mettant en évidence quelques-unes des idées les plus intéressantes. Ce qui est remarquable est non seulement la clarté du propos d'Amin Maalouf, mais aussi la prudence avec laquelle il avance sur ce terrain miné. Son propos est très circonspect, mais progresse tout de même vers des idées bien concrètes.

Les identités meurtrières est un livre qui m'a beaucoup parlé. En effet, je suis très peu à l'aise avec le patriotisme et encore moins avec le nationalisme. Pour autant, je suis quand même Suisse (bien plus que Français, ma deuxième nationalité) et j'ai quand même un intérêt particulier pour ce qui touche à mon pays d'origine (et pas seulement parce que j'y vis). Ce livre m'a permis d'avancer dans des réflexions sur ce que représente la Suisse pour moi, et comment m'y lier sans me sentir gêné par des sentiments que je rejette, et même condamne (le patriotisme et le nationalisme, donc). Le travail n'est pas fini.

Je ne peux que vous recommander de vous plonger dans ce livre, si ce n'est déjà fait. Je dirais même que c'est une lecture essentielle.