La part de l'autre

Posté le 10.01.2011

Ces derniers temps, en parallèle avec un nouveau travail sur moi-même, j'ai été porté sur des livres plutôt philosophiques ou psychologiques. La part de l'autre rentrait parfaitement dans ce cadre.

Dans ce livre, Eric-Emmanuel Schmitt s'attaque à un des "what if" les plus célèbres de l'histoire: et si Hitler était devenu peintre? Toutefois, le but ici n'est pas de bâtir une uchronie (celle-ci se fait simplement comme effet secondaire, en quelque sorte), mais d'explorer comment un homme comme un autre, que rien ne prédestinait vraiment à cela, a pu devenir un des pires cauchemars de l'Histoire moderne. Et comme Schmitt est quelqu'un de malin, c'est totalement fascinant. Certes, ce ne sont que des hypothèses, mais largement crédibles. Surtout, il n'y a pas de prétention, de la part de Schmitt, d'expliquer Hitler. Juste une volonté d'explorer le phénomène et de tenter de le comprendre, dans l'espoir beau, mais fou, de savoir mieux s'en prémunir. On ne peut pas s'empêcher de rêver.

Le livre commence avec le concours d'entrée à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, auquel Hitler s'est inscrit. Deux trames se déroulent alors en parallèle. Dans l'une, Hitler est recalé. Il sombre dans une forme de décadence morale et physique, rentre dans l'armée allemande à l'occasion de la Première Guerre Mondiale et commence son ascension en tant que meneur des nationaux-socialistes. Dans l'autre trame, Adolf H. est accepté, apprend la peinture, fait un psychanalyse avec Freud, découvre l'amour et devient un remarquable humaniste. Il est totalement fascinant de suivre ces deux destins parallèles et de participer à l'exploration de la transformation d'Hitler à laquelle nous invite Schmitt.

Apparemment, de nombreuses personnes (y compris des amis de Schmitt) sont dérangés par ce livre, lui reprochant d'humaniser Hitler. Le même reproche a été fait au film La chute. Je trouve cette démarche essentielle. Dire d'Hitler que c'est un monstre, revient en quelque sorte à le sortir de l'humanité, à en faire un genre d'extra-terrestre comme on n'en verra plus. Or, Hitler était bien humain. Et si personne n'a reconstruit de camps d'extermination à une telle échelle depuis, d'autres déments sanguinaires ont déjà émergés, comme Staline et Pol Pot. Hitler était bel et bien un humain, l'un d'entre nous, on ne peut se voiler la face. De notre sein émergeront d'autres Hitlers.

Le roman (en tout cas, l'édition que j'ai lue) est suivi par un journal de Schmitt sur l'écriture de ce livre. Il est extrêmement intéressant de suivre ses pensées, ses motivations et ses états d'esprit. C'est aussi parfois très émouvant et cela complète très bien le livre. La part de l'autre est une lecture essentielle.