La nuit de feu

Posté le 04.12.2015

Il y a vingt-cinq ans, Eric-Emmanuel Schmitt fait un voyage dans le désert algérien. Au retour d'une excursion, il s'enthousiasme, cavale en avant du groupe et finit par se perdre. Il passe la nuit seul, loin du campement, sans feu ni équipement. Apeuré, transi de froid, croyant sa dernière heure venue, il est soudain habité par une présence infinie et chaleureuse. Cette illumination le porte depuis lors.

Schmitt n'avait jamais raconté jusqu'à maintenant cet épisode pourtant fondateur, de peur d'être mal compris. Cette crainte l'habite encore, à l'heure où il se livre. Toutefois, son envie de partage a fini par dominer et nous voilà avec ce témoignage intime et touchant. Nul doute que chacun y fera un accueil différent, couvrant toute la palette de l'admiration jusqu'à l'accusation de vanité sans borne.

Personnellement, je me suis senti en empathie avec La nuit de feu, car j'ai aussi vécu la mienne, il y a environ une année. Au cours d'un voyage initiatique (je ne savais pas à quoi m'attendre!) à Glastonbury, là où se trouve la tombe de Joseph d'Arimathie et où l'on situe la mythique Avalon, j'ai ressenti l'amour universel. L'espace d'une journée peut-être, pas plus, j'ai été aimé totalement, intégralement, par une présence féminine immense, une mère universelle.

Ce sentiment m'a quitté depuis, mais il reste dans ma mémoire comme une sorte de boussole. Je sais qu'un tel état existe, qu'il est atteignable. A moi de parcourir le chemin vers lui. Ou pas, notre libre arbitre est entier.

Le surprenant, dans une révélation, c'est que, malgré l'évidence éprouvée, on continue à être libre. Libre de ne pas voir ce qui s'est passé. Libre d'en produire une lecture réductrice. Libre de s'en détourner. Libre de l'oublier.
Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir rencontré Dieu, car je détiens encore le pouvoir de le nier. Je ne me suis jamais senti si libre qu'après avoir été manipulé par le destin, car je peux toujours me réfugier dans la superstition du hasard.
Une expérience mystique s'avère une expérience paradoxale: la force de Dieu n'annihile pas la mienne; le contact du moi et de l'Absolu n'empêche pas de remettre ensuite le moi devant; l'intensité péremptoire du sentiment ne supprime en rien les délibérations de l'intellect.

La nuit de feu est un beau témoignage, servi par le style très agréable de Schmitt. Si la spiritualité vous rebute, vous aurez sans doute de la peine. Pourtant, l'épilogue contient de nombreuses perles concernant la foi et la croyance, dont il serait dommage de se priver.