La Communauté

Posté le 04.09.2014

Années soixante, flower power, manifestations contre la guerre du Viêt-Nam, Mai 68, dans la douceur de l'abondance retrouvée d'après-guerre, la jeunesse se réveille et un autre monde semble possible. De nombreuses expériences communautaires naîtront à cette période. Cette bande dessinée suit l'une d'elle, racontée par un de ses protagonistes (Yann Benoît, beau-père de l'auteur (Tanquerelle)).

La communauté de la Minoterie ne rêve pas de moutons en Ardèche. Ses fondateurs, une bonne vingtaine de copains, sont orientés travail, mais ils veulent retrouver une autonomie dans leur vie. Dans l'ancienne minoterie qu'ils investissent, ils installent un atelier de sérigraphie et autres bricolages. Le bâtiment lui-même est entouré de trois hectares, sur lesquels ils produisent leur nourriture: potagers, cultures de céréales, mais aussi élevage, les ex-citadins apprennent à la dure le métier de paysan.

La vie est centrée sur le travail. Les habitants de la Minoterie en veulent, l'autonomie est leur objectif premier. Le système financier est celui du kibboutz: tout l'argent est mis en commun. Chacun reçoit un argent de poche et ses autres besoins sont couverts par les caisses communautaires. Les achats se font aussi de manière groupée, chacun allant se servir ensuite dans la réserve.

Ce modèle extrême marche bien dans un premier temps. Tout le monde est super motivé, ils veulent réussir. Une journée portes ouvertes organisée deux ans après le début de l'aventure sera leur point d'orgue. Après cela, la vie continue, mais des fissures commencent à apparaissent et l'édifice se lézarde progressivement. L'attrait de la consommation remet en question le modèle de gestion communautaire. La répartition des tâches se fait de plus en plus difficilement. Certains membres commencer à quitter le bateau. Le clou dans le cercueil sera l'incendie de l'atelier de sérigraphie.

La Communauté est un livre intéressant, surtout pour quelqu'un comme moi, qui suis impliqué dans une coopérative d'habitation et rêve d'étendre le concept à une structure plus grande. Le constat final de Yann Benoît est plutôt amer: il ne regrette pas l'expérience, mais ne la tenterai pas à nouveau. Pareil pour sa fille, qui avoue avoir passé une enfance formidable, mais qui ne se lancerait pas elle-même dans un tel projet.

Aujourd'hui, la communauté de la Minoterie n'existe plus. De l'artisanat qui y était créé, seule la fabrication de jouets a survécu. Toutefois, malgré sa structure coopérative, elle semble être devenue une entreprise comme les autres.

Il est très difficile de monter un projet avec une idéologie forte, encore plus de le faire survivre dans le temps. Longo Maï doit être une des rares structures qui a réussi à transmettre ses valeurs à une seconde génération (puisqu'elle fête ses 40 ans cette année). L'exercice le plus délicat est de maintenir l'équilibre entre les valeurs initiales, sans lesquelles le projet devient vide de sens, et le pragmatisme nécessaire au quotidien pour que la vie de tous les jours se fasse sans que les gens se sentent étouffés, perdant ainsi la motivation de participer.

C'est d'ailleurs une phase similaire que nous traversons actuellement dans notre coopérative. La situation est un peu différente: les fondateurs du projet avaient des valeurs, mais ils ne les ont jamais vraiment mises par écrit et ne les ont pas partagées de manière systématique avec tous les habitants de l'immeuble. Nous avons emménagé il y a bientôt dix ans et la routine a repris ses droits. Nous restons un immeuble hors du commun, où tout le monde se connaît, se respecte et est prêt à s'entraider. C'est déjà remarquable. Mais on sent qu'il n'y a plus d'idéologie particulière, le train-train quotidien a pris le dessus. Ce sera le défi des années à venir: peut-on donner un nouveau souffle à notre coopérative? Ce sera un bon test pour le projet plus ambitieux que j'aimerais monter.