Jours de destruction, jours de révolte

Posté le 14.11.2013

J'ai trouvé ce livre à la Bibliothèque Municipale, classé comme une bande dessinée de Joe Sacco. Il serait plus correct d'appeler cela un livre de Chris Hedges, illustré par Sacco. Un livre documentaire, qui explore les zones les plus pauvres et ostracisées des Etats-Unis. Une démarche qui n'est pas sans rappeler celle de Michael Moore, mais probablement plus honnête, plus factuelle et qui fait encore plus mal. Hedges ne fait pas du show business. Il est révolté et il explique pourquoi.

Le livre est découpé en cinq chapitres, représentant autant d'endroits différents des Etats-Unis. On commence par la réserve des Indiens Lakota, dans le Dakota du Sud. Avant la colonisation, ces Indiens disposaient des millions de kilomètres carrés. Ils se sont battus. Ils ont fait Little Big Horn. Ils ont aussi fait Wounded Knee. Les deux. On les a dépossédés de tout. Les traités qui leur accordait des terres de plus en plus réduites ont été bafoués les uns après les autres. Aujourd'hui, il leur reste un mouchoir de poche et une aide sociale à dépenser en drogue et alcool. La violence est endémique.

De Charybde en Scylla, Hedges et Sacco nous emmènent ensuite à Camden, New Jersey. Fleuron de l'industrie dans les années 50 et 60, terroir de marques comme les soupes Campbell, Camden s'est étiolée au fur et à mesure des délocalisations. A l'heure actuelle, il ne reste rien, si ce n'est quelques entreprises de tri de déchets. Il n'y a plus de travail, plus d'industrie. Le seul supermarché de la ville est située en banlieue. A l'inverse, le centre ville compte une vingtaine de scènes de la drogue au grand jour. Quatre-vingts pour-cents du budget municipal sont dévolus à la police et aux pompiers.

Notre déclin raconte une histoire qui remonte à la nuit des temps: celle des faibles écrasés par les puissants; celle d'un pouvoir capitaliste incontrôlable et sans limites qui a pris notre gouvernement en otage, supervisé le démantèlement de notre tissu industriel, ruiné le pays, pillé et pollué nos ressources naturelles. Les cités, une fois détruites physiquement, finissent par s'effondrer moralement.

Alors que l'on pense difficilement pouvoir tomber plus  bas, on visite ensuite la Virginie occidentale, ravagée par les mines de charbon à ciel ouvert. En effet, on ne creuse plus sous terre pour extraire le charbon. Cela coûte trop cher. A la place, on dynamite les montagnes pour exposer les veines. Le fait que cela détruise la nature de manière définitive, que cela pollue l'air et l'eau, que cela rende la région invivable, aussi bien pour les animaux que les humains n'a aucune importance. Seul le profit compte. D'ailleurs, il en faut du fric pour faire la propagande de toute cette merde auprès des populations locales, pour soudoyer les juges et les politiciens. La corruption, ce n'est pas gratuit, ma bonne dame!

Les puissants ne concèdent rien sans qu'on l'exige. Ils ne l'ont jamais fait et ne le feront jamais. Trouvez la limite de ce que tout peuple peut endurer sans rien dire, et vous prendrez la mesure exacte des injustices et des maux que vous pourrez lui imposer sans qu'il vous résiste par le verbe et le poing, voire par les deux. Les limites des tyrans sont fixées à l'aune de l'endurance de ceux qu'ils oppriment.

La quatrième étape sur le chemin de la dépression se trouve en Floride, dans les plantations maraîchères, de tomates en particulier. Vous avez sans doute entendu parler des histoires d'horreurs dans les exploitations agricoles italiennes ou espagnoles. Soyez rassurés (si je puis dire), les Américains ont aussi les leurs. Des travailleurs venus d'Haïti ou d'Amérique Latine travaillent à la journée dans des conditions épouvantables pour des salaires de misère. Ils subissent régulièrement des abus, qui vont jusqu'à être entravés, battus, voire violées pour les femmes.

Dans une production industrielle globalisée, le facteur déterminant est la pauvreté. Plus le travailler et le pays sont pauvres, plus grande est la compétitivité des entreprises. Celles-ci, en ayant accès à d'immenses réservoirs de travailleurs désespérés et misérables, ne sont plus gênées par les syndicats ou des réglementations restrictives. Elles peuvent à loisir assouvir leur quête effrénée de profits et, quand elles n'ont plus besoin de cette main-d'oeuvre, s'en débarrasser en l'abandonnant à son triste sort.

Le cinquième chapitre est censé nous remonter le moral. Hedges et Sacco sont allés se mêler au groupe d'Occupy Wall Street, dans le parc Zuccotti à New York. Ils expliquent leurs motivations, leurs revendications et, surtout, leur organisation (très intéressant). A l'heure du bouclage de Jours de destruction, jours de révolte (que j'appellerai juste Jours par la suite), Hedges y croyait encore. On sait que le mouvement s'est étiolé depuis, même s'il a certainement éveillé de nombreuses personnes aux problèmes de notre société et à la possibilité d'agir au lieu de subir. Le livre n'a pas le recul pour s'étendre là-dessus.

Endettez-vous par le biais de vos cartes de crédit. Payez vos loyers. Remerciez-nous pour les miettes que nous vous jetons. Répétez en écho nos lieux communs sur la démocratie, la liberté et la grandeur du pays. Allez voter à nos élections truquées, où c'est chaque fois Goldmann Sachs qui gagne. Envoyez vos jeunes se battre et mourir dans des guerres inutiles et perdues d'avance, mais qui rapportent très gros aux industriels de l'armement. Restez muets lorsque nos législateurs suppriment un à un les services publics fondamentaux. Laissez faire les criminels de Wall Street: vous payerez plus tard à leur place.

Jours est un livre choc, même quand on est habitué comme je le suis à lire des articles à propos des horreurs du capitalisme. Je savais bien, notamment via les films de Michael Moore, que certaines parties des Etats-Unis étaient plongées dans une pauvreté extrême. Je ne me doutais pas qu'elle était accompagné d'autant de violence, de brimades, de ségrégation, de pollution, de corruption, et j'en passe. Ce qui précède n'est qu'un maigre résumé. Ce livre est d'une violence inouïe, toute entière perpétrée au nom du fric.

En fait, c'est exactement ce genre de livres dont on se dit que tout le monde devrait le lire et qu'après le monde changerait, car personne ne peut accepter que notre société soit devenu un tel monstre. Hélas, comme d'habitude, seuls ceux qui en sont déjà convaincu le liront et rien ne changera. Allez, soyons optimiste. Jours éveillera les consciences de quelques personnes supplémentaires. Chacun compte. Quant à ceux qui sont déjà convaincus, ils trouveront largement de quoi se (re)motiver pour continuer la lutte ou le développement de modèles alternatifs. Il y a urgence.

Faites-vous du mal, faites-vous du bien, lisez ce bouquin!